💃 Qu Implique Le Tutoiement Dans Une Relation

21Letutoiement Ă©voque l’intime, le familial, mais aussi la dĂ©pendance d’une relation quelquefois profondĂ©ment asymĂ©trique. En France, on a toujours tendance Ă  tutoyer les personnes placĂ©es en garde Ă  vue dans les commissariats ou Ă©crouĂ©es dans les prisons [4] . VOUVOIEMENTOU TUTOIEMENT. FR. English Deutsch Français Español PortuguĂȘs Italiano RomĂąn Nederlands Latina Dansk Svenska Norsk Magyar Bahasa Indonesia TĂŒrkçe Suomi Latvian Lithuanian česk Ăœ руссĐșĐžĐč българсĐșĐž Ű§Ù„ŰčŰ±ŰšÙŠŰ© Unknown. Self publishing . Se connecter Ă  Yumpu News Se connecter Ă  YUMPU Publishing . CLOSE TRY ADFREE ; Self publishing ; Ala demande des soignants interrogĂ©s, le tutoiement a Ă©tĂ© utilisĂ© lors de l'Ă©change. 5.2. Choix des professionnels. En ce qui concerne le choix des personnes interrogĂ©es, mon sujet Ă©tant principalement portĂ© sur la psychiatrie, il me semblait lĂ©gitime de questionner des soignants travaillant dans ce domaine. J'ai donc pris contact avec un infirmier et une IntrigueGrande Lessive La Ronron ThĂ©rapie Chronologie : 5Ăšme jour : 08h00 ----- Erin avait entendu parler de l agression du docteur Taylor 22 LE TUTOIEMENT/VOUVOIEMENT DANS LA RELATION EDUCATEURS/RESIDENTS 15 2.2.1 Influence des diffĂ©rentes problĂ©matiques des rĂ©sidents 16 2.2.2 Dimension affective 17 2.2.3 DiffĂ©rence de traitement 19 2.2.4 Influence des facteurs socio-culturels 21 2.2.5 Conclusion : le tutoiement/vouvoiement dans la relation Ă©ducateurs-rĂ©sidents 22 Uneseule chose est sĂ»re, c’est que le choix de l’un ou l’autre va impacter la relation thĂ©rapeutique. Il est important que les mĂ©decins gĂ©nĂ©ralistes aient conscience des facteurs influençant leur choix dans l’usage du tutoiement ou du vouvoiement et qu’ils connaissent les attentes des adolescents afin de mieux apprĂ©hender les consultations les impliquant. Lelangage et la maniĂšre de s’exprimer ont beaucoup d’impact en matiĂšre de relation et de marketing. Pour votre personal branding, la façon dont vous vous adressez Letutoiement Il est gĂ©nĂ©ralement admis que l’on tutoie les personnes auxquelles on est uni par des liens Ă©troits de parentĂ©, d’amitiĂ© ou de camaraderie. Le «tu» est donc employĂ© PourrĂ©pondre Ă  leurs besoins psychoaffectifs tout en conservant la distance professionnelle nĂ©cessaire, nous vous recommandons notamment : De prĂ©fĂ©rer le vouvoiement au tutoiement et d’appeler toujours les patients par leur nom (« Mme Untelle », « M. Untel ») ; De faire preuve d’ empathie quand vous vous adressez Ă  eux. Zdf7m. Le vouvoiement n'est pas le moindre des charmes de la langue française. Le vouvoiement n'est pas le moindre des charmes de la langue française. DĂšs l'Ă©poque romaine, le "vous" de politesse constitua un contre-pied au "nous" de majestĂ© utilisĂ© par les empereurs. Aujourd'hui, en France, les rĂšgles qui prĂ©sident Ă  la distinction entre le "tu" et le "vous" sont devenues subtiles. En principe, le recours au vouvoiement marque le respect, en particulier Ă  l'Ă©gard d'une personne plus ĂągĂ©e, sans doute parce que, dit-on, elle reprĂ©sente la sagesse. Mais il peut aussi caractĂ©riser la distance, voire la condescendance. Quant au tutoiement, il est plus simple, mais plus familier. C'est aussi une affaire de gĂ©nĂ©rations. A une certaine Ă©poque, il Ă©tait d'usage de vouvoyer tout le monde, Ă  l'exception des trĂšs proches. C'est la culture Ă©galitaire soixante-huitarde qui a gĂ©nĂ©ralisĂ© le tutoiement, aussi bien entre amis ou au sein de la famille que dans les relations professionnelles. On n'en continue pas moins Ă  vouvoyer les anciens, qui pratiquent plus volontiers le vouvoiement. Il fut ainsi un temps oĂč, dans de nombreuses familles, surtout dans les milieux aisĂ©s, on vouvoyait ses ascendants. Monique, 56 ans, continue de donner du "vous" Ă  ses parents, aujourd'hui octogĂ©naires. L'habitude fut prise dĂšs l'enfance. "Vers mon sixiĂšme anniversaire, j'ai passĂ© une annĂ©e loin d'eux. A mon retour, suivant l'exemple des enfants de mon Ăąge, je les ai tutoyĂ©s. J'ai rapidement compris que ce n'Ă©tait pas convenable." Chez Colette, aujourd'hui ĂągĂ©e de 74 ans, on vouvoyait Ă©galement les parents. "C'Ă©tait l'expression d'un respect et cela nous semblait naturel. Nous Ă©tions scolarisĂ©s dans une pension catholique oĂč les enseignants nous vouvoyaient." Dans certaines familles, le vouvoiement est encore plus systĂ©matique. "J'avais trois cousins qui ont vouvoyĂ©, toute leur vie, leur soeur aĂźnĂ©e" , se souvient Colette. "Ma mĂšre, ĂągĂ©e de 92 ans, ne tutoie que les enfants de moins de 10 ans" , tĂ©moigne Myriam, 60 ans. "Je vouvoie ma belle-soeur, qui a une dizaine d'annĂ©es de plus que mon mari" , ajoute Annette, 63 ans. L'ÉPREUVE DES 3 000 MÈTRES Mais l'Ă©poque a changĂ©. Elle a directement marquĂ© la famille de Colette. "Nous Ă©tions dix. Ma plus jeune soeur, nĂ©e vingt et un ans aprĂšs moi, est la seule qui ait tutoyĂ© nos parents. Cela lui donnait d'ailleurs une libertĂ© de langage que nous n'avions pas. Le tutoiement crĂ©e un autre registre de relations" , observe-t-elle. Ni Colette, ni Monique n'ont exigĂ©, Ă  la gĂ©nĂ©ration suivante, d'ĂȘtre vouvoyĂ©es par leurs enfants. "Cela ne m'est mĂȘme pas venu Ă  l'esprit" , tĂ©moigne Monique. Et c'est ainsi que des petits-enfants tutoient leurs grands-parents, alors que leurs parents les vouvoient. Les seniors d'aujourd'hui demeurent plus prompts que d'autres Ă  exiger le respect qu'implique le vouvoiement. En particulier, le choix d'un mode de communication avec les gendres et belles-filles est une question sensible qui influe sur l'ambiance familiale. "Je tutoie mes deux belles-filles et elles me vouvoient. C'est moi qui l'ai voulu, car je considĂšre que l'on n'a pas Ă  me tutoyer" , explique Mady, 63 ans. "Mon gendre me vouvoie, c'est une marque de respect" , confirme Annette. En revanche, on tutoie plus facilement les parents de son gendre ou de sa belle-fille, qui se trouvent ĂȘtre aussi les grands-parents de ses petits-enfants. Robert, 82 ans, a eu sept enfants, et tous se sont mariĂ©s. Cet amoureux de la montagne avait Ă©dictĂ© une rĂšgle originale "J'ai tutoyĂ© mes gendres et mes belles-filles Ă  partir du moment oĂč nous Ă©tions allĂ©s ensemble Ă  plus de 3 000 mĂštres d'altitude. L'excursion avait lieu avant le mariage et, une fois au sommet, je leur annonçais qu'ils Ă©taient dĂ©sormais membres de la famille. Tous ont passĂ© l'Ă©preuve, mĂȘme si l'une de mes belles-filles a peinĂ© pour passer la derniĂšre barre rocheuse." HabituĂ©s dĂšs leur enfance Ă  considĂ©rer le vouvoiement comme la maniĂšre normale de s'adresser Ă  des Ă©trangers Ă  la famille, certains seniors demeurent circonspects devant la familiaritĂ© qui caractĂ©rise aujourd'hui la sociĂ©tĂ©. "Nous tutoyons nos amis, raconte Myriam. Mais lorsque nous rencontrons des couples de notre gĂ©nĂ©ration au cours d'une semaine dans un club de vacances, par exemple, j'ai du mal Ă  les tutoyer en sachant que nous ne nous reverrons sans doute jamais." Pour ceux qui Ă©prouvent le plus de rĂ©ticences, c'est la pratique d'activitĂ©s communes qui permet de passer le cap. "Mon mari et moi faisons partie d'une association de retraitĂ©s engagĂ©s, des gens trĂšs respectables qu'il m'est difficile de tutoyer" , explique Colette. "Mais lorsque nous organisons une marche, la distance disparaĂźt. On porte de gros godillots et un sac Ă  dos. A la pause, chacun plonge sa main dans le paquet de biscuits. Cela change forcĂ©ment le lien." La mĂȘme Colette admet avoir du mal Ă  tutoyer naturellement. Elle raconte ce curieux moment oĂč s'effectue le passage du "vous" au "tu" . "Un jour, une amie m'a fait remarquer que nous nous vouvoyions. "C'est un peu bĂȘte", avons-nous dĂ©crĂ©tĂ©. Nous dĂ©cidĂąmes alors de passer au tutoiement. Mais je n'ai pas pu m'y rĂ©soudre immĂ©diatement. J'ai continuĂ© Ă  vouvoyer, puis je me suis rappelĂ©e que nous avions un pacte, et j'ai tĂąchĂ© de la tutoyer, mais en oubliant souvent. Peu Ă  peu, cependant, le tutoiement s'est installĂ©." Olivier Razemon Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil Ă  la fois Ce message s’affichera sur l’autre appareil. DĂ©couvrir les offres multicomptes Parce qu’une autre personne ou vous est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil. Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil Ă  la fois ordinateur, tĂ©lĂ©phone ou tablette. Comment ne plus voir ce message ? En cliquant sur » et en vous assurant que vous ĂȘtes la seule personne Ă  consulter Le Monde avec ce compte. Que se passera-t-il si vous continuez Ă  lire ici ? Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connectĂ© avec ce compte. Y a-t-il d’autres limites ? Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant Ă  des moments diffĂ©rents. Vous ignorez qui est l’autre personne ? Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe. Les Sonnets » dans la PlĂ©iade Shakespeare, c’est tout un poĂšme AdulĂ© pour son théùtre flamboyant, Shakespeare a Ă©galement signĂ© une oeuvre poĂ©tique remarquable, rassemblĂ©e dans un tout nouveau volume de La PlĂ©iade. L’occasion de revenir sur l’énigme de ses Sonnets ». Leurs sens multiples, leurs jeux de mots, leur rythme et leur harmonie Ă©blouissent encore aujourd’hui. Par Philippe Chevilley La troupe du Berliner Ensemble en 2010, dans une mise en scĂšne de Robert Wilson de 25 sonnets de Shakespeare sur une partition musicale de Rufus Wainwright. ©RUBY WASHINGTON/The New York Tim > ZOOM cliquer l’image On a Ă©prouvĂ© les tempĂȘtes et les guerres, admirĂ© et haĂŻ les rois, rit avec les fous, pleurĂ© avec les amants dĂ©sunis, tutoyĂ© le ciel et la terre
 Cette fois, l’aventure est terminĂ©e le huitiĂšme et dernier tome des oeuvres complĂštes de William Shakespeare 1564-1616, en Ă©dition bilingue dans une nouvelle traduction, est paru dans La PlĂ©iade. Un bouquet final dĂ©diĂ© Ă  la poĂ©sie du grand Will. Pour Jean-Michel DĂ©prats, qui travaille Ă  cette somme depuis deux dĂ©cennies, traduire les fameux Sonnets - au coeur de cet ultime tome - n’a pas Ă©tĂ© la partie la plus facile. Il m’a fallu deux ans et demi pour y parvenir
 » A titre d’exemple, j’ai passĂ© autant de temps sur le sonnet 135 que sur une piĂšce entiĂšre ». Ce sonnet adressĂ© Ă  une mystĂ©rieuse dame brune concentre Ă  la fois tout le gĂ©nie et la complexitĂ© de l’oeuvre polysĂ©mie sexuelle, passion des jeux de mots, rythme hypnotique. Le poĂšte joue avec Will, son prĂ©nom, et celui d’un rival qui dĂ©signe en anglais Ă  la fois le verbe vouloir et l’organe sexuel masculin ou fĂ©minin. De Will » en will », il reproche Ă  sa maĂźtresse de se donner Ă  tous les hommes, mais pas Ă  lui . Pour ne pas altĂ©rer le sens et l’effet produit, j’ai diversifiĂ© les traductions correspondant aux significations diverses.. en restant proche quand c’est possible du son ’will’ par exemple avec le mot ’oui’ ». Fabuleux paradoxe Les Sonnets constituent un fabuleux paradoxe. D’un cĂŽtĂ©, ils illustrent la cohĂ©rence du gĂ©nie shakespearien, dramaturge et poĂšte Ă  part entiĂšre. En dĂ©voilant ce qui semble ĂȘtre sa part intime, ils inclinent Ă  penser que l’homme a bel et bien existĂ©, que Shakespeare n’est pas le nom de code d’un collectif, comme certains le prĂ©tendent. Mais d’un autre cĂŽtĂ©, par leur singularitĂ© et leur caractĂšre Ă©nigmatique, ils accroissent le mystĂšre d’un destin extraordinaire - celui de ce fils de gantier qui, une fois mariĂ©, a brutalement renoncĂ© Ă  sa petite vie paisible dans la ville de Stratford pour conquĂ©rir Londres et le monde. Lorsque Shakespeare s’attaque au sonnet, ce genre noble est tombĂ© en dĂ©suĂ©tude. Qu’à cela ne tienne ! Dans son introduction au tome de La PlĂ©iade, l’universitaire Anne-Marie Miller-Blaise 1 explique que le dramaturge s’est emparĂ© du modĂšle de PĂ©trarque - ode trĂšs codifiĂ©e Ă  l’amour sublimĂ© - pour mieux le subvertir. La structure, trois quatrains suivis d’un distique, sert son dessein exposer des pensĂ©es, pour mieux les questionner, voire les contredire Il retourne les choses, les mots, fait Ă©clater tous leurs sens ». Selon la spĂ©cialiste, pour Shakespeare, il n’y a pas d’interdit du langage. De coĂŻncidence en coĂŻncidence, il nous invite Ă  abolir l’inconscient de la langue ». Jeune Ă©phĂšbe et dame brune La subversion tient aussi aux Ă©panchements Ă©quivoques du poĂšte. Dans les 126 premiers sonnets, il exprime son amour pour un jeune homme ; dans les 28 derniers, son dĂ©sir pour la sulfureuse Dark Lady ». Le chassĂ©-croisĂ© vire au trio amoureux quand le poĂšte jaloux reproche Ă  la dame de vouloir sĂ©duire son amant. S’il semble ne pas vouloir passer Ă  l’acte avec le jeune homme il le voue au lit des femmes et l’incite Ă  se reproduire, il brĂ»le apparemment de dĂ©sir pour l’intrigante dame brune. Cette bisexualitĂ© affichĂ©e n’est pas si surprenante Ă  l’époque Ă©lisabĂ©thaine oĂč l’adolescent Ă©tait volontiers considĂ©rĂ© comme un ĂȘtre androgyne. Mais en faire le fil rouge de ses poĂšmes est osĂ©. Les Sonnets de Shakespeare Illustration du peintre lituanien Stasis Krasaukas pour une Ă©dition de 1966 des Sonnets Difficile de faire le lien avec la vie intime de Shakespeare. On ignore en effet l’identitĂ© de ce duo d’amant et maĂźtresse. L’adresse des poĂšmes Ă  un certain W. H. a permis aux historiens d’échafauder moult thĂ©ories plus ou moins fumeuses en ce qui concerne le nom du garçon. Aucune dame brune n’a en revanche Ă©tĂ© dĂ©busquĂ©e dans son entourage
 Ces serments d’amour ne sont peut-ĂȘtre aprĂšs tout que des fantasmes ou une licence, l’esquisse d’un manifeste poĂ©tique amoureux. William confinĂ© Reste la question intrigante de la publication tardive des sonnets 1609. Shakespeare les a probablement Ă©crits beaucoup plus tĂŽt. Un indice dans Peines d’amour perdues » 1594-1596, le personnage de Rosaline fait beaucoup penser Ă  la Dark lady », souligne Jean-Michel DĂ©prats. Selon le traducteur, la pĂ©riode d’écriture correspond probablement Ă  l’épidĂ©mie de peste. Les théùtres Ă©taient fermĂ©s
 ». Shakespeare confinĂ© se rabat sur la poĂ©sie
 Etrange rĂ©sonance avec aujourd’hui ! Si cette partie de son oeuvre a Ă©tĂ© Ă©ditĂ©e sur le tard, c’est peut-ĂȘtre parce que son auteur n’avait pas pensĂ© Ă  les publier, prĂ©fĂ©rant les faire tourner parmi un groupe d’amis ou de protecteurs. AccaparĂ© par le théùtre, il n’avait sans doute pas le temps de les mettre en forme » , suggĂšre Anne-Marie Miller-Blaise. D’autant que ses piĂšces reprĂ©sentaient une activitĂ© bien plus lucrative. Un recueil de poĂ©sie Ă©tait vendu une fois pour toutes Ă  une librairie ». ConsĂ©quence, les Sonnets connaissent peu de succĂšs de son vivant. Et quand on les redĂ©couvrira aprĂšs sa mort, ce sera surtout pour dĂ©noncer leur caractĂšre licencieux. Ce traitement particulier du dĂ©sir, du temps, de l’éternitĂ© trouve encore un Ă©cho de nos jours. La langue des sonnets apparaĂźt trĂšs moderne, proche de la nĂŽtre Cette oeuvre si agile connaĂźtra finalement un Ă©blouissant retournement de fortune. En particulier en France, deux siĂšcles plus tard, quand les romantiques font du poĂšte anglais leur barde » favori. Cette exaltation de l’amour, ce traitement particulier du dĂ©sir, du temps, de l’éternitĂ© trouve encore un Ă©cho de nos jours. La langue des sonnets apparaĂźt trĂšs moderne, proche de la nĂŽtre » , explique Anne-Marie Miller-Blaise. Jean-Michel DĂ©prats est du mĂȘme avis Tous les Ă©tats de l’amour y sont convoquĂ©s, Ă  la façon de Roland Barthes. Les Sonnets nous proposent un parcours amoureux diversifiĂ©, souvent douloureux, plus rarement portĂ© par la joie de la beautĂ© et de la fidĂ©litĂ© ». Ils Ă©voquent aussi le temps qui nous est comptĂ©, le caractĂšre Ă©phĂ©mĂšre des passions. Des thĂšmes Ă©ternels dans une langue sans Ăąge
 En tĂ©moignent les publications et les nouvelles traductions qui ne cessent de se multiplier en ce dĂ©but de millĂ©naire. Alexandrins blancs DES THEMES QUI TROUVENTENCORE UN ECHO DE NOSJOURS ET UNE LANGUE QUIAPPARAÎT TRES MODERNEPROCHE DE LA NÔTRE Le volume de La PlĂ©iade offre justement en bonus une anthologie des meilleures traductions des sonnets en français depuis deux siĂšcles. Chateaubriand, Francois-Victor Hugo, Yves Bonnefoy, Claude Neumann
 quelque soixante auteurs et autant de visions diffĂ©rentes explorent tous les possibles d’une oeuvre inĂ©galĂ©e. Quid de la version de Jean-Michel DĂ©prats ? J’ai voulu Ă©viter deux extrĂȘmes un excĂšs de formalisme, la recherche de la rime pour la rime qui dĂ©nature le sens des mots et du poĂšme dans son ensemble. Ou Ă  l’inverse une transposition dans une prose qui oublierait la poĂ©sie ». Aussi revendique-t-il un entre-deux » J’ai optĂ© pour des alexandrins blancs sans rime en m’autorisant de rares Ă©carts quelques dĂ©casyllabes et vers de quatorze syllabes quand j’y Ă©tais contraint ». RĂ©sultat, un beau travail Ă©quilibrĂ© qui prĂ©serve la magie de ces vignettes miraculeuses, respecte la musique des vers, en clarifiant au maximum le propos. Le traducteur reste humble Il y a tellement de polysĂ©mie, tenter une traduction parfaite est vouĂ© Ă  l’échec. On ne peut pas rendre en français toute cette richesse. On ne peut faire entendre que deux ou trois sens sur six ou sept. C’est peut-ĂȘtre un avantage
 car les Anglais, Ă  vouloir tout saisir s’y perdent parfois » 
 Il faut en tout Ă©tat de cause ne pas hĂ©siter Ă  consulter les notes de l’ouvrage qui permettent de contextualiser chaque sonnet donnĂ©es historiques, convictions de l’époque
 Et pour en saisir toute la substantifique moelle, certains mĂ©ritent d’ĂȘtre lus deux ou trois fois. Contre la violence sexuelle En contrepoint, La PlĂ©iade a rĂ©uni les autres oeuvres poĂ©tiques de Shakespeare, dont les deux poĂšmes narratifs Ă©rotico-mythologiques VĂ©nus et Adonis » 1593 et Le Viol de LucrĂšce » 1594 traduits par Henri Suhamy. En apparence convenus, ils traitent avec audace du dĂ©sir et de ses perversions VĂ©nus prĂȘte Ă  tout pour sĂ©duire Adonis, Tarquin qui franchit toutes les portes de l’abjection pour possĂ©der LucrĂšce. Moins retravaillĂ©s, fulgurants, ils frappent par leur cĂŽtĂ© poignant et leur incroyable ironie », affirme Anne-Marie Miller-Blaise. Le viol de LucrĂšce », en particulier s’avĂšre extralucide dans sa maniĂšre de dĂ©monter la violence sexuelle. TrĂšs proche d’un texte dramatique, le poĂšme a l’envergure et la majestĂ© d’une tragĂ©die Ă  la française ». Chrono-lithographie The Genius of Shakespeare », de 1888, le reprĂ©sentant devant ses plus cĂ©lĂšbres piĂšces de théùtre .©Bridgeman Images ZOOM cliquer l’image PrĂ©fĂšrera-t-on toujours le Shakespeare dramaturge au Shakespeare poĂšte ? Cette opposition n’a pas lieu d’ĂȘtre » assure Jean-Michel DĂ©prats. Il y a autant de poĂ©sie dans son théùtre, que de théùtralitĂ© dans sa poĂ©sie. Des sonnets et diverses formes lyriques sont insĂ©rĂ©s dans ses piĂšces dans PĂ©riclĂšs », La vie d’Henri V », La TempĂȘte » Les chansons d’Ariel, RomĂ©o et Juliette » le choeur et le premier Ă©change entre les amants
 » Quant aux Sonnets » eux-mĂȘmes, ils ont autant vocation ĂȘtre dits Ă  haute voix que lus ». ChantĂ©s mĂȘme, parfois le metteur en scĂšne amĂ©ricain Robert Wilson en a fait en 2010 un beau spectacle musical, sur une partition du tĂ©nor pop Rufus Wainwright. La messe est dite. Shakespeare in love » a rĂ©volutionnĂ© la poĂ©sie, comme le théùtre. Depuis quatre siĂšcles, le poĂšte amoureux fait battre les coeurs plus vite avec ses intrigants sonnets. Quel amante rĂ©sisterai Ă  l’appel du numĂ©ro 43 ? Tous mes jours sont des nuits tant que je ne te voie/et mes nuits des jours clairs quand je rĂȘve de toi ». All days are nights to see till I see thee, /And nights brights days when dreams do show thee me » A lire Sonnets et autres poĂšmes OEuvres complĂštes, VIII. Edition publiĂ©e sous la direction de Jean-Michel DĂ©prats et GisĂšle Venet. BibliothĂšque de La PlĂ©iade, pages, 59euros. prix de lancement ; 1 professeure en littĂ©rature anglaise et histoire culturelle des XVIe et XVIIesiĂšcles Ă  UniversitĂ© Sorbonne nouvelle. CHRONOLOGIE POETIQUE 1593 publication Ă  29 ans du poĂšme Venus et Adonis » 1594 Le viol de LucrĂšce » 1594 -1995 Ecriture des piĂšces Le Songe d’une nuit d’étĂ© », fantasmagorie poĂ©tique s’il en est, et de RomĂ©o et Juliette », avec ses accents tragiques et ses sonnets. 1599-1601 Hamlet », la piĂšce la plus intime de Shakespeare, sorte de manifeste mĂ©lancolique. 1609 Publication des Sonnets, probablement Ă©crits dans les annĂ©es 1590. 1610-11 La TempĂȘte », chef-d’oeuvre fĂ©erique. 1611 Macbeth avec son atmosphĂšre onirique et ses sorciĂšres. Par Philippe Chevilley CrĂ©dit Les Echos, le 24 mars 2021 Shakespeare mon amour La premiĂšre rencontre entre RomĂ©o et Juliette se matĂ©rialise par un Ă©change de mots qui devient un sonnet. Pour François-Victor Hugo qui ressuscita le théùtre shakespearien au 19Ăšme, le sonnet est le langage mĂȘme des amoureux. Comment Shakespeare construit-il l’amour dans et par la langue ? Shakespeare‱ CrĂ©dits CSA Images-Getty L’invitĂ©e du jour Anne-Marie Miller-Blaise, professeure en littĂ©rature et histoire culturelle britanniques des 16e-17e siĂšcles Ă  l’UniversitĂ© Sorbonne Nouvelle - Paris 3, vice-prĂ©sidente de la SociĂ©tĂ© Française Shakespeare Le sonnet, langage de l’amour Shakespeare a Ă©crit Ă  une pĂ©riode oĂč l’on considĂšre le théùtre comme de la poĂ©sie
 Mais il a un rapport diffĂ©rent peut-ĂȘtre Ă  la poĂ©sie et ses enjeux, Ă  la fois sur la scĂšne et dans l’écriture de ses sonnets. La rencontre entre RomĂ©o et Juliette se matĂ©rialise dans le texte de la piĂšce, Ă  l’acte I scĂšne 5, par un Ă©change de mots qui devient un sonnet
 Comme le dira plus tard François-Victor Hugo, tous les amoureux font des sonnets, c’est le langage mĂȘme des amoureux. Anne-Marie Miller-Blaise Le sonnet, Ă©criture de l’intime ? Penser que le sonnet est une Ă©criture de l’intime est une idĂ©e qui surgit au 18Ăšme siĂšcle lorsqu’on commence Ă  identifier le Shakespeare des sonnets comme un Shakespeare qui parlerait en son nom propre, et qu’on commence Ă  voir les sonnets comme une trace autobiographique de l’auteur. DĂšs PĂ©trarque, le sonnet est une forme qui semble donner voix et corps Ă  une douleur amoureuse ressentie au plus profond de soi mĂȘme, mais il faut se garder de cette tentation il faut penser le sonnet comme partiellement biographique, peut-ĂȘtre, mais aussi comme une auto-fiction... Anne-Marie Miller-Blaise Textes lus par Denis PodalydĂšs - William Shakespeare,Sonnets, Sonnet 18, Sonnet 20 et Sonnet 64, 1609, traduction de Jean-Michel DĂ©prats, Ă  paraĂźtre fin 2020, Ă©dition de la PlĂ©iade, vol. VIII dernier volume des ƒuvres complĂštes Sons diffusĂ©s - Extraits de Shakespeare in love, film de John Madden, 1998- Extrait de RomĂ©o et Juliette, film de Franco Zeffirelli, 1968- Chanson de Rufus Wainwright, Take all my loves Sonnet 40 À RÉÉCOUTER SÉRIE William Shakespeare, 4 Ă©pisodes France Culture / La compagnie des auteurs Le mĂȘme Shakespeare Ă©crit Hamlet » et les Sonnets » PAR JEAN-MICHEL DÉPRATS LE 10 MARS 2021 
 Entreprendre de retraduire une Ɠuvre majeure, mĂȘme cent fois traduite, et parfois avec Ă©clat, n’exprime nullement une insatisfaction vis-Ă -vis des accomplissements antĂ©rieurs. La retraduction ne porte pas en soi une critique voilĂ©e des poĂštes traducteurs qui vous ont prĂ©cĂ©dĂ©. Comme l’écrit clairement Jacques Darras, lui-mĂȘme par deux fois retraducteur rĂ©cent desSonnetsde Shakespeare C’est le propre de l’Ɠuvre accomplie, en musique comme en poĂ©sie, que de permettre une infinie quantitĂ© de lectures, de traductions. [
] Sachant qu’il n’y en aura jamais de version dĂ©finitive [
] traduire lesSonnetsde Shakespeare, c’est toucher au principe d’insatisfaction » Il y a toujours place pour autre chose. Au tome I desƒuvres complĂštes de Shakespeare dans la PlĂ©iade, un texte de rĂ©flexion sur les questions de traduction, intitulĂ© Traduire Shakespeare » et sous-titrĂ© Pour une poĂ©tique théùtrale de la traduction shakespearienne », prĂ©sente la problĂ©matique gĂ©nĂ©rale de la traduction théùtrale et explore les apories et les limites de la traduction en français moderne de l’anglais Ă©lisabĂ©thain. J’y affirme la spĂ©cificitĂ© de la traduction destinĂ©e Ă  la scĂšne, entĂ©e sur la perception de ce que Patrice Pavis appelle le verbo-corps1 » et qui dĂ©signe l’inscription du souffle et de la gestualitĂ© dans la langue. À travers les rythmes, les assonances, les rimes intĂ©rieures, les effets allitĂ©ratifs, les ruptures syntaxiques ou les coulĂ©es verbales, Shakespeare guide l’acteur dans son jeu, et il n’est aucun Ă©lĂ©ment de son Ă©criture dramatique qui soit sans consĂ©quences pour l’interprĂ©tation d’un rĂŽle. La question se pose donc d’emblĂ©e les caracĂ©risiques de la traduction théùtrale, telle que je l’entends, la dĂ©finis et la pratique, s’appliquent-elles Ă  la traduction desSonnets ? Faut-il au contraire inventer une autre approche et esquisser une autre esthĂ©tique pour cerner et transmettre la spĂ©cificitĂ© de la forme lyrique ? Les lignes qui suivent ont pour seul objet d’aborder et de problĂ©matiser ces questions fondamentales. Elles s’attachent Ă  dĂ©crire les options adoptĂ©es dans cette nouvelle traduction desSonnets, non Ă  Ă©laborer une thĂ©orie de la traduction poĂ©- tique comme celle, convaincante et brillamment argumentĂ©e, que dĂ©veloppe Yves Bonnefoy dans les pages qu’il consacre, au sujet des mĂȘmes sonnets, Ă  l’exposĂ© de sa propre dĂ©marche. L’étroite imbrication du poĂ©tique et du théùtral dans l’Ɠuvre de Shakespeare est manifeste. Nul ne songerait Ă  dire que Shakespeare est moins poĂšte dans ses piĂšces que dans sesSonnetset ses autres poĂšmes. De nombreuses formes lyriques sont insĂ©rĂ©es dans le tissu mĂȘme des piĂšces, qu’il s’agisse, dansRomĂ©o et Juliette, des sonnets que prononce le ChƓur en guise de Prologue Ă  la piĂšce, ou, au dĂ©but de l’acte II, du sonnet, encore, que forment les rĂ©pliques alternĂ©es des personnages Ă©ponymes lors de leur premiĂšre rencontre ; ou bien, dansPĂ©riclĂšs, des diffĂ©rentes interventions en octosyllabes de Gower, qui fait fonction de chƓur. Dans l’intervalle la date de compo- sition deRomĂ©o et Juliettese situe entre 1594 et 1596, et celle dePĂ©riclĂšsen 1608, la forme lyrique est choisie en particulier pour les somptueuses interventions du Prologue ou du ChƓur dansLa Vie d’Henry V, et pour les chansons d’Ariel dansLa TempĂȘteou celles du Bouffon dansLa Nuit des n’ai citĂ© que les exemples les plus manifestes et les plus Ă©tincelants. À l’inverse, il y a de la théùtralitĂ© dans lesSonnets. Le recueil de 1609 met plus ou moins en scĂšne les diffĂ©rents moments d’une relation, voire, parfois, une intrigue ; au fil de la sĂ©quence s’installe un dialogisme entre deux entitĂ©s qui peuvent ĂȘtre deux identitĂ©s du poĂšte, entre le poĂšte et l’aimĂ©, ou entre le poĂšte et son amante. Bien que la lecture de poĂšmes Ă  haute voix ne soit pas, ou ne soit plus, une pratique sociale courante en France — alors qu’elle fait partie de la cĂ©lĂ©bration publique de la poĂ©sie en Grande-Bretagne, au Portugal et plus encore en Russie — je soulignerai ici l’importance de l’oralitĂ©et mĂȘme de lavocalitĂ©de l’écriture poĂ©tique de Shakespeare dans ses crĂ©ations lyriques tout autant que dans son Ɠuvre dramatique. La figure du poĂšte n’est pas scindĂ©e en deux le poĂšte desSonnetset des deux grands poĂšmes mythologiques et Ă©rotiques d’une part, celui des crĂ©ations dramatiques de l’autre. C’est le mĂȘme Shakespeare qui Ă©critHamletet lesSonnets. Un mĂȘme rythme emporte et soutient les poĂšmes et les piĂšces de théùtre, oĂč l’on entend et reconnaĂźt une mĂȘme voix. Pour le dire clairement, les sonnets de Shakespeare sont donc des textes Ă direautant que des textes Ă lire. Il y a Ă  cet Ă©gard des similitudes entre la traduction théùtrale et la traduction poĂ©tique. Dans l’un et l’autre cas, les mots sont des gestes, traduisant les pulsions de la pensĂ©e dans un phrasĂ© liĂ© au souffle. Incidemment, l’auteur desSonnetsfait une rĂ©fĂ©rence explicite au jeu de l’acteur au Sonnet 23, dont les premiers vers Ă©voquent un acteur en scĂšne hĂ©sitant sur ses vers, / que le trac paralyse et qui oublie son rĂŽle ». Comme la traductionde théùtre, la traductionde poĂ©sie ne peut se contenter de donner Ă  comprendre, elle doit aussi donner Ă  entendre, et j’ajouterai, donner Ă  voir Ă  l’Ɠil qui Ă©coute » Claudel. À l’invar du traducteurde théùtre, le traducteur de poĂ©sie n’a qu’un guide dans le dĂ©dale des exigences multiples, souvent contradictoires, qui le tenaillent l’écoute d’une voix dont il cherche Ă  trouver l’inflexion. Une voix, une diction, une respiration qui lui font prĂ©fĂ©rer tel vocable, telle musique, tel ordre des mots. Ce travail sur la physique de la langue tente de relayer l’économie trĂšs particuliĂšre desSonnetset de recrĂ©er en français leur Ă©nergie phonatoire et vocale tout en respectant la contrainte de la concision. Il rĂȘve, face Ă  la forme fixe, deux options antithĂ©tiques qui divisent et opposent les traducteurs soit le respect sacrĂ© de toutes les caractĂ©ristiques formelles du poĂšme, et en particulier du sonnet dans sa version dite shakespearienne » — sa rĂ©gularitĂ© mĂ©trique mais aussi ses rimes et son schĂ©ma de rimes —, soit, Ă  l’inverse, une Ă©criture plus libre privilĂ©giant d’autres Ă©lĂ©ments, comme la clartĂ© du sĂ©mantisme et le suivi de la ligne narrative et dramatique. La lecture de nombreuses traductions desSonnetsmontre que les Ă©lĂ©ments majeurs de ces deux options, respect des caractĂ©ristiques formelles et suivi de la ligne narrative et dramatique, ne sont guĂšre compatibles. Deux Ă©cueils symĂ©triques sur lesquels nous allons revenir guettent en effet le traducteur qui adopte l’une ou l’autre approche de façon systĂ©matique. Il va de soi que ces options contraires ne sont pas les seules qui s’offrent aux traducteurs 
 La fascination exclusive de la forme, conçue comme seule incarnation respectable de la fidĂ©litĂ©, fait courir le risque de la domination de la mĂ©trique et donc du primat de la versification ; elle Ă©loigne le traducteur de la crĂ©ation poĂ©tique dans sa langue et dans son temps. Aujourd’hui surtout, alors que la poĂ©sie contemporaine ne pratique plus guĂšre la rime, sauf avec des intentions parodiques. Contrairement Ă  ce que l’on croit couramment, rien n’est plus facile ni plus dangereux pour un traducteur que d’écrire non pas de la poĂ©sie, mais des vers, de cĂ©der Ă  ce qu’Henri Meschonnic appelle, avec l’acerbe et impi- toyable luciditĂ© qui le caractĂ©rise, la comĂ©die versificatoire ». On dĂ©cĂšle Ă  la simple Ă©coute les mots qui ne sont lĂ  que pour la rime ou pour le mĂštre et auxquels rien ne correspond dans l’original. Il peut certes arriver que les rimes d’un sonnet de Shakespeare soient rhĂ©toriques et de pure forme, voire qu’il s’agisse de simples rimes pour l’Ɠil. Mais c’est extrĂȘmement rare. Une traduction qui accorde la prĂ©dominance aux structures rimiques et mĂ©triques s’éloigne du suivi scrupuleux de la construction verbale et du parcours du sens. Elle conduit Ă  privilĂ©gier la rhĂ©torique, confond poĂ©sie et versification. Une telle dĂ©marche convient mieux sans doute Ă  des Ɠuvres marquĂ©es par un degrĂ© extrĂȘme de formalisation, comme les longs poĂšmes narratifs que sontVenus et AdonisetLe Viol de LucrĂšce. Les traducteurs qui, Ă  rebours, se mĂ©fient de l’embaumement qu’implique la prĂ©dominance de la forme courent quant Ă  eux le risque ou assument le choix ? de transformer le poĂšme en rĂ©cit en prose, une prose au mieux cadencĂ©e ou rythmĂ©e. Une partie des traductions les plus rĂ©centes se mĂ©fient tellement des formes fixes et des vers rĂ©guliers — dĂ©casyllabes ou alexandrins — qu’elles conduisent Ă  nier tout principe de rĂ©currence et de structuration dans la crĂ©ation du poĂšme. Une suite de lignes composĂ©es d’un nombre constamment variable de syllabes fait totalement oublier la forme du sonnet. Les rĂ©alisations qui en dĂ©coulent donnent le sentiment que le traducteur n’a fait que la moitiĂ© du chemin, tenant pour nĂ©gligeable le fait que la crĂ©ation poĂ©tique de Shakespeare apris formedans une construcion verbale codifiĂ©e qui canalise sans l’occulter le jaillissement de la pensĂ©e. Conscient de ces deux dangers opposĂ©s, j’ai, pour ma part, tentĂ© un compromis ou une synthĂšse des deux approches en traduisant lesSonnetsde Shakespeare en alexandrins blancs, donc en vers non rimĂ©s, convaincu qu’assonances, allitĂ©rations, rimes intĂ©rieures, Ă©chos internes et rythme d’ensemble offrent une structuration plus discrĂšte mais tout aussi efficace que celle des rimes. Les premiĂšres traductions des Sonnets de Shakespeare en alexandrins non rimĂ©s sont dues Ă  Abel DoysiĂ© 1919 puis Ă  Émile Le Brun 1927, suivis plus tardivement 1942 par Giraud d’Uccle pseudonyme de LĂ©on Kochnitzky, puis avec brio par Henri Thomas 1961, et dans un passĂ© plus rĂ©cent par Robert Ellrodt 2002, 2007, envers qui j’exprime ici ma gratitude et mon admiration. Sa traduction est Ă  ce jour la plus sĂ»re du point de vue de l’exacitude et de la complexitĂ© du sens. Mon approche se diffĂ©rencie de la sienne en ce que je m’accorde plus de souplesse et de libertĂ©s dans l’ordonnancement du poĂšme, incluant dans un souci de fluiditĂ©, au milieu des alexandrins blancs, des vers de quatorze syllabes quand le contenu informatif oblige Ă  ĂȘtre plus long et des dĂ©casyllabes quand, Ă  l’inverse — plus rarement —, ce mĂštre suffit Ă  prendre en charge la totalitĂ© des dĂ©notations et connotations. Puisque le ton et le style de l’énonciation sont dĂ©libĂ©rĂ©ment plus modernes que dans les traductions en alexandrins classiques, j’ai Ă©galement souvent recours Ă  lacĂ©sure Ă©pique ; courante au Moyen Âge, rĂ©apparue avec les symbolistes et les modernistes, elle consiste Ă  compter comme hexasyllabe un premier hĂ©mistiche se terminant soit par unemuet non suivi d’une voyelle, soit par unesuivi d’unsmarquant le pluriel, alors que dans l’alexandrin classique l’hĂ©mistiche n’est hexasyllabique que si leemuet est suivi d’une voyelle. Ainsi, dans ma traduction, le vers 1 du Sonnet 65 S’il n’eest bronze ni pierre, terre ou mer infinie », ou le vers 7 du Sonnet 78 Ont ajoutĂ© des plumes Ă  l’aile des savants », hypermĂ©triques 13 syllabes si l’on applique rigoureusement les rĂšgles de l’alexandrin classique, peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des alexandrins si, suivant la pratique orale, on a recours Ă  lacĂ©sure Ă©piquequi Ă©lide la syllabe finale des premiers hĂ©mistiches pierre » dans le Sonnet 65 ou plumes » dans le Sonnet 781.Cette variĂ©tĂ© mĂ©trique et la licence qu’ajoute la cĂ©sure Ă©pique visent Ă  Ă©liminer les chevilles et Ă  privilĂ©gier l’énonciation mimĂ©tique sans recourir Ă  des artifices de pure forme. Henri Meschonnic invite Ă  pourchasser aujourd’hui les poĂ©tismes », dont l’inversion sytĂ©matique et la nĂ©gation simple un ne » non suivi d’un pas » ou d’un point » sont les manifestations les plus frĂ©quentes. Sans ignorer que la diction poĂ©tique ne s’indexe pas sur le parler courant ou l’oralitĂ© naturelle, je crois plus proche de l’essence de la poĂ©sie de rĂ©duire artefacts et conventions dĂ©sormais mortes, et je n’ai pour ma part aucune gĂȘne Ă  dĂ©clarer que j’ai obstinĂ©ment recherchĂ© la clartĂ© et la limpiditĂ©, activant constamment cette propriĂ©tĂ© inhĂ©rente Ă  la traduction d’opĂ©rer quel que soit le dessein conscient du traducteur une forme d’exĂ©gĂšse et d’explicitation. Beaucoup de sonnets shakespeariens Ă©tant d’une grande complexitĂ© et d’une grande densitĂ© de pensĂ©e, ce souci de limpiditĂ© me semble plus Ă  mĂȘme de donner un Ă©cho convaincant du poĂšme qu’une pratique faussement mallarmĂ©enne d’obscuritĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e. Je n’entends personnellement pas la voix de Shakespeare dans ces versions françaises qui, confuses Ă  la premiĂšre lecture, le relĂšent Ă  la deuxiĂšme ou Ă  la troisiĂšme et qui semblent confondre obscuritĂ© et profondeur. Sur un point prĂ©cis, j’ai, traduisant lesSonnets, inflĂ©chi ma pratique par rapport Ă  mes principes de traduction des Ɠuvres dramatiques celui du respect de l’alternance entre tutoiement et vouvoiement ou, pour ĂȘtre linguistiquement plus exa ?, de l’alternance entre leyouet lethoudans l’adresse Ă  un interlocuteur en anglais n’est que de façon trĂšs globale et grossiĂšre que l’on peut assimiler l’alternance duyouet duthouen anglais Ă©lisabĂ©thain Ă  celle du vouvoiement et du tutoiement en français. Dans les Ɠuvres dramatiques, l’essentiel est de marquer le passage duyouauthouĂ  l’intĂ©rieur d’une scĂšne, et parfois le retour auyouau cours de la mĂȘme scĂšne. Seul le passage duvo=autuet le retour Ă©ventuel auvo=peuvent marquer en français la modification du rapport entre deux personnages. Il ne me paraĂźt guĂšre dĂ©montrable que, dans lesSonnets, l’adresse au bien-aimĂ© ou Ă  l’amante parthouimplique un rapport plus intime et plus affectif que l’adresse paryou. Dans ces conditions, j’ai optĂ© pour le tu » dans tous les cas de figure, le vouvoiement d’une amante ou d’un bien-aimĂ© risquant de traduire une forme de snobisme et exprimant surtout en français la dĂ©fĂ©rence et la distance sociale. Il est de fait que l’homme dont le poĂšte est amoureux dans lesSonnets— qu’il se nommĂąt Henry Wriothesley ou William Herbert, selon les conjectures les plus frĂ©quentes — Ă©tait un aristocrate, mais privilĂ©gier le vous » dans ces poĂšmes d’amour conduit, me semble-t-il, Ă  renoncer Ă  l’expression du sentiment d’intense attachement affectif dont ils tĂ©moignent. C’est assurĂ©ment un choix discutable, mais je le revendique parce qu’il me semble un adjuvant prĂ©cieux dans la recherche d’une proximitĂ© avec le lecteur 
. Jean-Michel DĂ©prats Extraits du texte de Jean-Michel DĂ©prats Traduire les Sonnets » dans le volume Sonnets et autres poĂšmes qui vient de paraitre sous sa direction et celle de GisĂšle Venet dans le Tome VIII des Oeuvres complĂštes de Shakespeare, BibliothĂšque de la PlĂ©iade Jean-Michel DĂ©prats » et Rare portrait considĂ©rĂ© comme authentique de William Shakespeare , vers 1610, attribuĂ© Ă  John Taylor et dit le Chandos » pour avoir appartenu Ă  Lord Chandos » photos CrĂ©dit Le texte ci-dessous a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© Ă  partir d’une intervention dans le cadre du sĂ©minaire “Penser/enseigner le sens du langage” que j’anime lors de la sĂ©ance du 10 mars 2016 au centre BiĂšvre de l’UniversitĂ© Sorbonne nouvelle Paris 3. Il a Ă©tĂ© prononcĂ© aprĂšs l’intervention de Melissa Melodias en thĂšse sous ma direction sur le rythme dans l’oeuvre de Pasolini sur un autre livre de Georges Didi-Huberman, PassĂ© citĂ©s par JLG on peut la lire Ă  cette adresse Ă  venir. Je remercie les participants au sĂ©minaire pour la discussion qui a suivi. j’avais dĂ©jĂ  publiĂ© un billet qui reprenait une communication autour de La Disparition des lucioles faite le 4 mars 2010 associant Georges Didi-Huberman et GhĂ©rasim Luca Continuer la lecture de Georges Didi-Huberman le sens du langage sept courtes remarques en marge de quelques livres → Dans sa Lettre Ă  John E. Jackson[1] », Yves Bonnefoy a racontĂ© la genĂšse de Douve et, plus prĂ©cisĂ©ment, ce qu’il appelle le passage vers les poĂšmes de Douve » un rĂ©cit abandonnĂ© en vue d’une reprise de ce nom propre ». Il semblerait que l’Ɠuvre de Bonnefoy, tant poĂ©tique que philosophique voire esthĂ©tique, ne se soit constituĂ©e que dans et par l’hĂ©sitation, certainement entre les genres et ici d’un rĂ©cit aux poĂšmes[2], mais bien plus encore entre ce que Bonnefoy lui-mĂȘme appelle le lieu » et la voix », entre une identification opacitĂ© de l’en-soi[3] » et une transsubjectivation. En effet, bien plus qu’une hĂ©sitation gĂ©nĂ©rique, Bonnefoy engage toute Ă©criture sous le signe du poĂšme, non comme genre mais comme acte de poĂ©sie[4] » et plus prĂ©cisĂ©ment comme pensĂ©e de la prĂ©sence » L’Ordalie, note, 1974 puisque dans sa recherche[5] » il a vite compris que la fiction va plus vite Ă  la forme figĂ©e que le poĂšme » 98. Resterait que le mouvement de l’écriture se constituerait bel et bien comme une dĂ©sagrĂ©gation » 99 de la pluralitĂ© premiĂšre que Bonnefoy signale d’ailleurs de maniĂšre assez pĂ©jorative comme le morne tableau des polysĂ©mies habituelles dans ce qui demeure Ă©criture » ibid.. Cette orientation fondamentale et, l’on pourrait dire, fondatrice chez Bonnefoy est bien celle qui tente de remonter d’une absence – car toute signification, toute Ă©criture, c’est de l’absence – Ă  une prĂ©sence » jour enseveli que la poĂ©sie dĂ©gage comme la bĂȘche la source » ibid.. Si, Bonnefoy prĂ©cise in fine qu’ en poĂ©sie il n’y a jamais que des noms propres » un visage, non une essence » ibid., 100, ce qui impliquerait la force d’un continu vocal, d’une voix qui rĂ©pond Ă  un appel, resterait qu’un tel processus n’est pas loin d’évoquer l’alĂštheia dans la conception d’Heidegger, c’est-Ă -dire comme transport plus que rapport, ou du moins dans celle des prĂ©socratiques relus par les philosophes contemporains de Bonnefoy, disons par exemple Jean Beaufret[6]. L’hypothĂšse de cette contribution sera donc de souligner les motifs de cette hĂ©sitation qui, du brouillage » qu’elle opĂšre peut aller jusqu’au blocage[7] » du poĂšme. Elle ne visera nĂ©anmoins qu’à tenter d’apercevoir une telle disposition cardinale dans cette Ɠuvre dĂ©cisive publiĂ©e en 1953 qu’est Du mouvement et de l’immobilitĂ© de Douve[8], dont on aperçoit d’emblĂ©e, par la formulation, ce brouillage » et ce blocage[9] » puisque Du mouvement de Douve » construit prosodiquement un continu rĂ©sonant puissant que l’intercalation de la seconde et contradictoire opĂ©ration mobilisant l’écriture, de l’immobilitĂ© » aprĂšs celle du mouvement », vient comme dĂ©faire en son cƓur. La pluralitĂ© sous la prĂ©sence une expĂ©rience de la tension Dominique Combe a notĂ© combien Les MĂ©tamorphoses d’Ovide constituait l’arriĂšre-plan du mouvement’ de Douve, soumise Ă  d’incessantes transformations[10] ». Combe montre ainsi qu’effectivement un pĂŽle de la pluralitĂ© nourri, entre autres, de lectures et réénonciations, est Ă  l’Ɠuvre dans Douve ; mais il faudrait aussitĂŽt prĂ©ciser combien un tel pĂŽle est travaillĂ© par son opposĂ©, celui qui tente de rĂ©dimer une telle pluralitĂ©, et alors apercevoir combien une telle pluralitĂ© vive ne se constitue finalement que comme arriĂšre-plan », soubassement », voire moment dĂ©passĂ©, du moins dĂ©passable, dans une dialectique de l’écriture qui engagerait la pluralitĂ© sous la prĂ©sence, sous son unitĂ© homogĂ©nĂ©isante atteinte dans et par le poĂšme. Douve vient continuer chez Bonnefoy un amour du surrĂ©alisme dont il prĂ©cise qu’il rĂ©vĂ©lait – et paraissait mĂȘme rendre immĂ©diatement et facilement praticable – ce qu’on a nommĂ© plus tard l’écriture, c’est-Ă -dire l’écoute que l’on peut faire durer, dans les mots que nous traçons sur la page, de la pluralitĂ© des voix qui hantent notre inconscient et troublent d’ailleurs dĂ©jĂ  notre parole ordinaire[11] ». Douve, le personnage qui construit l’unitĂ© du livre voire le continu de sa vocalitĂ©, est multiple voire indĂ©finissable. Il semble Ă©vident qu’il faille parler de personnage puisque la premiĂšre section de Douve pose un Théùtre » 45-63 mĂȘme si Bonnefoy invente une théùtralitĂ© du poĂšme qui fait de la persona plus un porte-voix qu’une consistance psycho-narrative en variant les modalitĂ©s de la venue sur la scĂšne du poĂšme. Ce que j’essaie d’apercevoir en suivant les scĂšnes de ce Théùtre ». En I, le voir du narrateur multiplie les formes de vie de Douve courir », lutter », se rompre » et jouir ». En II, la vie ensemble permet d’entendre des reprises de voix comme cousus par un plutĂŽt » qui indique bien que Douve engage des choix qui, certes, dessinent un destin mortel mais affirment quoiqu’en dise le narrateur une ivresse imparfaite de vivre ». En III, si Douve semble prise dans et par ce destin, ses gestes » et ses seins » poursuivent une pluralitĂ© constitutive que le finale, tu rĂ©gnais enfin absente de ma tĂȘte », tente de rĂ©cupĂ©rer dans une absence destinale homogĂ©nĂ©isĂ©e. En IV, les naissances de Douve Ă  chaque instant », bien Ă©videmment ramenĂ©es in fine au verbe mourir », sont confirmĂ©es au moins par deux Ă©tats signalĂ©s par le narrateur lande rĂ©sineuse endormie prĂšs de moi » et village de braise ». Que Douve puisse passer de la lande » au village » montrerait Ă  l’envi le pouvoir mĂ©tamorphique de son mouvement » propre. En V, le statut du dernier vers dĂ©roge par le trop plein Ă  la mĂ©trique par trop mĂ©canique des alexandrins prĂ©cĂ©dents et surtout du premier quatrain puisque dĂ©jĂ  le deuxiĂšme vers dĂ©casyllabique du second quatrain dĂ©rogeait ces gestes de Douve » rythment anaphoriquement par trois fois ce dernier vers tout en pestant contre la mĂ©trique immobilisante alors mĂȘme que le sĂ©mantisme voudrait y conduire, Ă  l’immobilitĂ©. En VI, mĂȘme si la disparition est mise en scĂšne, le questionnement adressĂ© multiplie les figures de l’interlocutrice riviĂšre souterraine » ; lente falaise d’ombre, frontiĂšre de la mort », Douve qui est in fine accueillie par des bras muets », les arbres d’une autre rive » et donc disparaĂźtre multiplement. Ce que poursuit la scĂšne VII avec les quatre qualifiants blessĂ©e confuse », prise », complice » et ensablĂ©e ». Toutefois le distique final 12+6 achĂšve cette pluralitĂ© dans un beau geste de houille » qui va ouvrir une dislocation » des menuiseries faciales » en VIII pour laisser opĂ©rer la musique ». Est-ce alors une vocalitĂ© encore pleine de voix ou dorĂ©navant Douve disant PhĂ©nix » ainsi que la scĂšne IX conclut en concentrant dans cette figure mythologique toute la persona de Douve pourtant ĂȘtre dĂ©fait » mais que l’ĂȘtre invincible rassemble ». Si la scĂšne X engage une reprise de Je vois Douve Ă©tendue » Ă  l’incipit de X, XII, XIV, c’est bien pour arrĂȘter de l’adresse dialogique Je te vois Ă©tendue ». Ce principe de reprise fait toutefois entendre non une rĂ©pĂ©tition mais une rĂ©sonance ou, en l’occurrence, un Ă©cho qui ne cesse de prolonger la vocalitĂ© de Douve, mais c’est pour la laisser se dĂ©faire sous l’ombre unitaire de l’araignĂ©e massive ». La scĂšne XI prĂ©pare ce qui rĂ©duira Ă  une prosopopĂ©e toute voix possible ; aussi l’accumulation couverte », parcourue », soumise », parĂ©e » organise-t-elle plus une tĂ©lĂ©ologie qu’une aventure Fontaine de ma mort prĂ©sente insoutenable » conclut dans le bĂ©gaiement consonantique en /t/. La scĂšne XII renoue avec la tension premiĂšre puisque Douve rayonne » ; aussi la scĂšne XIII renoue avec le tutoiement mĂȘme si l’affirmation quasiment christique, Ceci est une image », dĂ©fait toutes les images », c’est-Ă -dire les profĂ©rations vocales d’une pluralitĂ© de Douve et donc de la relation on passe bien de ton visage » au mot visage » qui n’a plus de sens » oĂč le rĂ©alisme l’emporte sur le nominalisme. Mais les revenants des yeux », des thorax », des tĂȘtes » de toutes parts » de la scĂšne XIV montrent combien le poĂšme est tirĂ© par un nominalisme foncier que rĂ©itĂšre le tutoiement de la scĂšne suivante qui toutefois rĂ©duit le visage » dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© Ă  un profil » et un dernier sourire » pour voir se calciner / le vieux bestiaire cĂ©rĂ©bral », c’est-Ă -dire cette multiplication des revenants. S’apercevrait ici – mais n’est-ce pas toute la tension qui agite entiĂšrement Douve – ce que Georges Didi-Huberman appelle le point de vue de la survivance et du dĂ©sir inconscient qui la soutient » en maintenant vive la question Pourra-t-on jamais prĂ©voir ce qui, du passĂ©, est appelĂ© Ă  survivre et Ă  nous hanter dans le futur[12] ? » Toute la scĂšne XVI indique cette tension entre le dynamisme des survivances nos pentes » et des soleils » voire aux Ă©tages infĂ©rieurs » et l’immobilisation d’une fin Demeure », filet vertical de la mort » et l’espace funĂšbre ». Mais mĂȘme la mort est dĂ©multipliĂ©e dans des incorporations, un peu Ă  la maniĂšre des planches de VĂ©sale, que la scĂšne XVII rejoue en un maintenant » rĂ©pĂ©tĂ© cinq fois Ă  la rime pour autant de recommencements de Douve. Ce que viendrait confirmer la scĂšne suivante, certes comme compte rendu d’une rencontre post-mortem mais bien vive, cette rencontre oĂč le narrateur avoue, Ă  contre poĂšme puisque vivante, de ce sang qui renaĂźt et s’accroĂźt oĂč se dĂ©chire le poĂšme » je soutiens l’éclat de tes gestes ». La scĂšne XIX rĂ©tablira le poĂšme » ainsi entendu Ă  la fois par sa mĂ©trique assurĂ©e en deux quatrains d’alexandrins pour ne laisser pavoiser » que des liasses de mort » sur le sourire » de la morte. Est-ce l’échec d’une pluralitĂ© vive de la voix que cette ouverture tentĂ©e dans l’épaisseur du monde », ainsi que l’affirme le dernier vers de ce Théùtre » inaugural de Douve ? Le poĂšme est-il condamnĂ© Ă  l’ouvert conçu comme ozone majeur » et donc chute ou vertige, tentative vouĂ©e Ă  l’échec ? Le Théùtre » qui ouvre Douve pose une tension forte qu’il nous faut poursuivre mĂȘme si nous avons d’ores et dĂ©jĂ  aperçu combien toute pluralitĂ© comme caractĂšre dynamique du mouvement de Douve en tant que persona, c’est-Ă -dire rĂ©sonateur vocal, est rapidement destinĂ©e Ă  se soumettre Ă  ce que Bonnefoy appelle la PrĂ©sence ». En l’occurrence, une telle PrĂ©sence » constituerait pour le poĂšme un rĂ©gime destinal il fallait que » Ă  la tonalitĂ© hiĂ©ratique roulant sur les /r/ du second verset de la scĂšne pĂ©nultiĂšme. Verset bien mesurĂ© par l’alexandrin et d’un site funĂšbre oĂč ta lumiĂšre empire » serti entre 144-4-4-2-syllabes dĂ©coupage peut-ĂȘtre plus prosodique que mĂ©trique et un 74-3-syllabes, oĂč les preuves » s’achĂšvent dans l’épreuve » il fallait qu’ainsi tu parusses aux limites sourdes, et d’un site funĂšbre oĂč ta lumiĂšre empire, que tu subisses l’épreuve ». Est-ce le seul moyen d’assurer le continu du poĂšme d’ainsi le condamner Ă  dĂ©chirer sa vocalitĂ© plurielle pour une unitĂ© destinale ? Le continu sous l’unitĂ© le blocage aprĂšs le brouillage Avant d’en venir Ă  la derniĂšre sĂ©quence de Douve, Vrai lieu », et donc d’observer combien elle tente d’assurer une vĂ©ritĂ© destinale Ă  la relation ou voix engagĂ©e par Douve dans sa pluralitĂ© mĂȘme, le Théùtre » inaugural a d’emblĂ©e posĂ© cette tension entre unitĂ© et pluralitĂ©, nous l’avons vu, en l’orientant dĂ©cisivement et, peut-on oser le dire, malheureusement de la voix vers le lieu, d’un continu pluriel vers une totalitĂ©-unitĂ©. Toutefois Bonnefoy maintient la tension avec la sĂ©quence qui suit ne serait-ce que par le titre au pluriel, Derniers gestes », mĂȘme si l’on devait tout de suite ajouter 
 pour une geste ». Il semble que ce soit bien le cas puisque malgrĂ© cette pluralitĂ© rejouĂ©e maintes fois dans la sĂ©quence comme un continu vocal, celle-ci se voit soumise au rĂ©gime plus puissant des figures tutĂ©laires unifiantes du seul tĂ©moin », du vrai nom », du PhĂ©nix » et du vrai corps » pour s’achever par un art poĂ©tique » qui invoque une autre figure rĂ©ductrice, la MĂ©nade ». Jean-Pierre Richard remarquait incidemment combien ces figures » d’autres viendront dans les sĂ©quences suivantes telles Cassandre, voix ardente de la catastrophe, le phĂ©nix, mort brĂ»lĂ© et ressorti vivant de sa brĂ»lure, la salamandre, chair qui se fait pierre et traverse le feu » qui possĂšdent un grand pouvoir de retentissement » ont, d’autre part, l’inconvĂ©nient de mettre en quelque façon la rĂȘverie, et donc le rĂ©el, Ă  distance, de rĂ©soudre en elles le paradoxe au lieu de nous obliger Ă  en Ă©pouser personnellement le trajet ? » Et le poĂ©ticien de s’interroger A ce niveau d’universalitĂ© et d’abstraction, le mythe est-il donc si loin du concept[13] ? » On ne peut que pousser cette interrogation de Richard pour confirmer combien Bonnefoy oriente l’écriture mythique non du cĂŽtĂ© de l’epos mais bien toujours du muthos, non du cĂŽtĂ© de l’aventure vocale dans et par son continu trans-subjectif mais plutĂŽt de la vĂ©ritĂ© quand les mythes, dans leur pluralitĂ© mĂȘme, n’ont ni vĂ©rification ni sanction autre que celle d’une reprise infinie, de réénonciations qui constituent un racontage continuĂ©e au sens de Walter Benjamin[14]. Contentons-nous de quelques remarques sur Vrai nom » 73 qui rĂ©duit les gestes Ă  un seul geste ou une seule geste, celui de la nomination Je nommerai » mĂȘme si cette activitĂ© est dynamisĂ© par des effets de liste quatre Ă©lĂ©ments dans le premier quatrain puis trois complĂ©ments au verbe dĂ©truire » dans le septiĂšme vers, reprise du et » lançant dans le dernier quatrain que renforce la reprise anaphorique des deux derniers vers dans mes mains » et dans mon cƓur ». Reste que la vision est orientĂ©e dĂ©cisivement vers ce pays qu’illumine l’orage ». La dramatisation du dĂ©sert » Ă  l’orage » en passant par la guerre » construit une apparition qu’ouvre la nomination comme un baptĂȘme Je te nommerai » sous une aurore naissante » pour reprendre le titre du livre de Jacob Böhme paru en 1612 mais cette vocalitĂ© de l’adresse comme appel Je viens » est toutefois ramassĂ©e prĂ©alablement par le titre dans le vrai nom » qui Ă©teint toute Ă©nonciation-relation. La confirmation de cette orientation est forte dans le distique final de Vrai corps » Douve, je parle en toi ; et je t’enserre / Dans l’acte de connaĂźtre et de nommer » 77. Douve n’est plus la voix possible d’une aventure du poĂšme rĂ©sonnant puisqu’au J’écoute » d’un Apollinaire[15], est prĂ©fĂ©rĂ© un nommer ». Mais Douve parle » ! Ainsi titre la troisiĂšme sĂ©quence mĂȘme si la rĂ©ciprocitĂ© dialogique est dĂšs le premier quatrain reversĂ© Ă  la nomination plus qu’à la relation A peine si je sens ce souffle qui me nomme ». Reste que cette rĂ©ciprocitĂ© rĂ©introduit du vocal toutefois insituable Quelle divine ou quelle Ă©trange voix » bien qu’assignĂ© Ă  un sĂ©jour EĂ»t consenti d’habiter mon silence ? » la relation se voit alors sortie du langage. C’est tout le paradoxe des poĂšmes qui suivent et titrent Une voix » puis Une autre voix » alors mĂȘme que la dĂ©sĂ©nonciation de la relation est engagĂ©e aussi n’est-il plus question que d’absence de toute densitĂ© » la sĂ©paration s’effectue entre une pauvre parole » et un plus grand cri qu’ĂȘtre ait jamais tentĂ© ». Si alors, encore, Douve parle » et que Une voix » se fait entendre au moins deux fois dans les poĂšmes qui suivent, c’est pour confirmer cette relation impossible que la poĂ©sie du poĂšme instaure, cette mort de la relation, cette houille » 88 Je ne suis que parole intentĂ©e Ă  l’absence / L’absence dĂ©truira tout mon ressassement / Oui, c’est bientĂŽt pĂ©rir de n’ĂȘtre que parole, / Et c’est tĂąche fatale et vain couronnement » 89. N’ĂȘtre que parole », dans et par ce qui s’entend comme un psittacisme reprises de que parole », de l’ absence » signalĂ©es comme ressassement » gĂ©nĂ©ralisĂ©, pointe une dĂ©faillance quasi ontologique du langage que le poĂšme n’a plus qu’à rĂ©pĂ©ter sans voix Tais-toi », Et parole vĂ©cue mais infiniment morte », 92, comme l’a justement ressassĂ© tout un mallarmĂ©isme de l’universel reportage ». Aussi, Douve fait passer insensiblement le poĂšme de la voix dans sa pluralitĂ© au lieu dans son implacable unicitĂ©. Le programme est trĂšs clairement indiquĂ© Ă  l’incipit de la quatriĂšme section qui paradoxalement semble concrĂ©tiser toute la dĂ©marche avec un nom de lieu L’orangerie » Ainsi marcherons-nous sur les ruines d’un ciel immense, / Le site au loin s’accomplira / Comme un destin dans la vive lumiĂšre » 93. Le lyrisme vient mĂȘme cĂ©lĂ©brer cette orientation O terre d’un destin ! » 95. Pourtant, l’adresse et donc la relation vocale reprend dans La salamandre » puis dans les poĂšmes qui suivent jusqu’à cette dĂ©claration L’orangerie sera ta rĂ©sidence » 104. Mais ce statisme d’un habiter le monde appelle alors la VĂ©ritĂ© », titre du dernier poĂšme auquel, certes, s’ajoute un distique. Cette vĂ©ritĂ© » est explicitement une illumination dĂ©voilante Le soleil tournera, de sa vive agonie / Illuminant le lieu oĂč tout fut dĂ©voilĂ© ». Le site perd alors toute historicitĂ© pour devenir fondation d’une ontologie pleine tout », un Vrai lieu » comme si tous les autres lieux Ă©taient faux ! S’expliquerait alors le fait que la tonalitĂ© mĂ©trique qui dispose une sĂ©rie sĂ©mantique Ă  la rime derriĂšre la maison » guĂ©rison » et oraison » 107, c’est-Ă -dire le soin et la priĂšre jusque dans la Chapelle Brancacci », poĂšme suivant 108 qui souligne in fine le vain chemin des rues impures de l’hiver », l’impossibilitĂ© des passages, des retours de vie. Le poĂšme est condamnĂ© Ă  cĂ©lĂ©brer le lieu du combat » 109-110 ou, n’est-ce pas la mĂȘme chose, le lieu de la salamandre » 111 tenir au sol et retenir son souffle dernier vers, 111 rĂ©sument cette thĂ©ologie nĂ©gative Ce sera dans la nuit et par la nuit », 110 que la figure du dernier cerf » 112 va rejouer dans un vrai lieu » d’autant que si soudain » il s’évade », est dĂ©clarĂ©e inutile » toute poursuite » ! Le poĂšme se fond dans la mĂ©canique cĂ©leste Le jour franchit le soir, il gagnera / Sur notre nuit quotidienne » pour cĂ©lĂ©brer dans ce que Jean-Pierre Richard appelle une rĂȘverie de l’à travers[16] » O notre force et notre gloire, pourrez-vous / Trouer la muraille des morts ? » 113. Si la prosodie s’intensifie dans ces roulements des /r/, elle laisse aussi le poĂšme s’achever dans un quasi murmure qui Ă©teint l’adresse qui perd sa voix, au sens d’une relation ouvrant Ă  des rapports autant qu’à des histoires – les uns et les autres engageant d’incessants mouvements –, pour mieux trouver son site, son immobilitĂ© le lieu des essences immuables qu’aucune nuit quotidienne » ne peut alors dissimuler. Aucune dĂ©monstration vĂ©ridictionnelle dans ce qui prĂ©cĂšde autre qu’une tentative d’écoute de ce qui hĂ©site Ă  mĂȘme l’écriture de Douve. Antoine Raybaud a relevĂ© l’ambiguĂŻtĂ© du Tu, non simplement dans la dĂ©ploration sur la frontiĂšre de la perte, mais sur les chemins et dans les espaces de l’égarement du perdu ». Il montrait que, consĂ©quemment, le Je est Ă  la fois aux prises avec la traversĂ© d’un lieu 
, et, en mĂȘme temps, la scĂšne et le mobile de multiples mĂ©moires, et par lĂ , d’une parole mĂ©morielle, inĂ©puisable mise en scĂšne paroliĂšre de beaucoup de cultures, leur reviviscence dispersĂ©e en Ă©chos entrecroisĂ©s et en perspectives Ă©clatĂ©es[17] ». Il semblerait donc que sa lecture se soit orientĂ©e en sens inverse de notre mise en perspective et ait proposĂ© une vision du vrai lieu » comme tumultueux et fragmentaire, celui-lĂ  », dĂ©faisant donc ce que Bonnefoy, semble-t-il, prĂ©suppose bel et bien l’unitĂ©-totalitĂ© d’un vrai corps » et d’un vrai nom »  Mais Raybaud avait bien signalĂ© qu’une telle pluralitĂ© n’aboutit pas Ă  un continu du poĂšme puisqu’il soulignait combien cette pluralisation est, d’une part, seulement esquissĂ©e » et, d’autre part, dispersion[18] » plus que relation. D’aucuns avaient d’ores et dĂ©jĂ  repĂ©rĂ© des inflexions fortes dans l’Ɠuvre d’Yves Bonnefoy aprĂšs l’écriture de Douve Philippe Jaccottet signalait combien Dans le leurre du seuil se distinguait des prĂ©cĂ©dents livres publiĂ©s par Bonnefoy puisque, dans ce livre de 1975, le poĂšme, enfin, ne se joue plus sur un théùtre mental, dans le monde trompeur des essences. Il a pour la premiĂšre fois pris pied dans la rĂ©alitĂ© concrĂšte, nommable, d’un lieu, particulier, d’une saison datable[19] 
 ». Et Bonnefoy reprendra lui-mĂȘme le motif de l’inflexion en notant, dans Le Nuage rouge, que Dans le leurre du seuil ouvrait Ă  la PrĂ©sence, oui, et cette fois plĂ©niĂšre autant qu’immanente, et avec mĂȘme des mots Ă  sa disposition, on le voit mots quotidiens, de parole ». L’intensification de la PrĂ©sence » cette fois plĂ©niĂšre » qui passerait paradoxalement par un prosaĂŻsme du choix des mots ou de l’énonciation mots quotidiens, ou de parole » ne me semble pas modifier l’hĂ©sitation cardinale de l’écriture de Bonnefoy que j’ai tentĂ© de souligner dans Douve. Resterait Ă  poursuivre le travail d’observation mais la formulation mĂȘme de Bonnefoy indique bien qu’au contraire, il s’agira de rendre plĂ©nier ce qui ne l’était pas encore ; bref, Bonnefoy a bel et bien engagĂ© son Ă©criture dans une hĂ©sitation entre le lieu et la voix qui assigne celle-ci et donc sa pluralitĂ© interne et externe Ă  l’unicitĂ© de celui-lĂ  Je crie, regarde, / Le signe est devenu le lieu » 288 quand le poĂšme comme relation fait de tout signe de vie un signe de voix. Jean-Pierre Richard signalait, dans le registre d’attention qu’il a su admirablement dĂ©velopper, que chez Bonnefoy l’usure pathĂ©tise l’objet et le temporalise, mais sans en attaquer vraiment le grain[20] » ; on pourrait ajouter que toute la construction de Bonnefoy ne le permet pas puisque si, pour lui, il y a un dire parmi les hommes, une parole sans fin[21] », ce n’est pas pour en observer avec surprise les granulations voire pour en exalter la pluralitĂ©, mais tout au contraire pour que le poĂšme s’immobilise dans une dĂ©rĂ©liction statique puisqu’il ajoute, mais n’est-ce pas une matiĂšre aussi vaine et rĂ©pĂ©titive que l’écume, le sable ou tous ces astres vacants ? Quelle misĂšre que le signe[22] ! » Oui, mais la parole est irrĂ©ductible au signe dĂšs que voix et relation ! Ce que paradoxalement montreraient Ă  l’envi les poĂšmes de Bonnefoy eux-mĂȘmes dans leur hĂ©sitation entre le signe et le poĂšme[23] », le lieu et la voix, l’unitĂ© et le continu. [1] Yves Bonnefoy, Lettre Ă  John E. Jackson » 1980 dans Entretiens sur la poĂ©sie 1972-1990, Paris, Mercure de France, 1990, p. 88-116. La citation est Ă  la p. 94. [2] Roberto Mussapi et Jean-Yves Masson n’hĂ©sitent pas Ă  maintenir l’indĂ©cision gĂ©nĂ©rique ne serait-ce qu’en titrant leur Ă©tude Douve, un thriller mĂ©taphysique » dans Yves Bonnefoy, Paris, L’Herne, 2010. [3] Je cite ici une formulation de Jean-Pierre Richard dont l’étude de fĂ©vrier 1961 reprise dans Onze Ă©tudes sur la poĂ©sie moderne Paris, Seuil, 1964, p. 254-285 nourrit ce travail alors mĂȘme que Richard propose d’emprunter la voie mauvaise » la voie Ă  la fois enchanteresse et malĂ©fique du concept » que dĂ©nonce Bonnefoy ! OĂč Richard pointe tout au long de sa lecture la vision de l’hĂ©sitation chez Bonnefoy Tous les essais de l’Improbable, et mĂȘme quelques poĂšmes de Douve ou de Hier rĂ©gnant dĂ©sert, nous racontent ainsi la prĂ©sence, nous disent ce qu’elle est et comment la chercher, mais ne nous engagent pas, concrĂštement, dans cette quĂȘte » p. 259. L’hĂ©sitation passe d’ailleurs de Bonnefoy Ă  Richard quand ce dernier avoue qu’avec Bonnefoy, mieux vaut s’abandonner Ă  ses poĂšmes La meilleure façon de les lire, me semble-t-il, serait de s’enfoncer aveuglĂ©ment dans leur ressassement et dans leur nuit, de laisser rĂ©sonner en soi leur note sourde, d’ouvrir son regard Ă  leur matitĂ© », pour aussitĂŽt ajouter contradictoirement qu’ il faudrait aussi les traverser comme des Ă©piphanies 
, bref, il faudrait dĂ©crire, si ces mots possĂšdent quelque sens, les catĂ©gories sensibles de la prĂ©sence chez Bonnefoy » p. 260-261 ! Mais le poĂ©ticien s’y perdra dans cette consistance » p. 281 et devra recourir Ă  nouveau au concept, Ă  ce qu’il va appeler la double vĂ©ritĂ© de la prĂ©sence et de la conscience » p. 283. [4] Yves Bonnefoy, Entretien avec John E. Jackson » 1976 dans Entretiens sur la poĂ©sie, op. cit., p. 85. [5] Yves Bonnefoy, Lettre Ă  John E. Jackson » 1980 dans Entretiens sur la poĂ©sie, op. cit., p. 94. Les indications de pages qui suivent renvoient Ă  cette Lettre ». [6] Voir, entre autres, Pierre Jacerme, Martin Heidegger et Jean Beaufret un dialogue », Revue philosophique, 4/2002, p. 387-402. Voir, en particulier, la p. 396. [7] Voir Patrick Quillier, Entre bruit et silence Yves Bonnefoy, MaĂźtre de Chapelle ? Esquisses acroamatiques », LittĂ©rature n° 127, 2002, p. 18. [8] Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilitĂ© de Douve 1953 dans PoĂšmes, Paris, Gallimard, PoĂ©sie », 1982, p. 43-113. DorĂ©navant, les seules indications de pages vont Ă  cette Ă©dition. [9] Ibid. [10] Dominique Combe, L’ultime Rome’ Yves Bonnefoy et la latinitĂ© », Europe n° 890-891, juin-juillet 2003, p. 161. [11] Yves Bonnefoy, Lettre Ă  John E. Jackson » 1980 dans Entretiens sur la poĂ©sie, op. cit., p. 90. [12] Georges Didi-Huberman, L’image survivante, Histoire de l’art au temps des fantĂŽmes selon Aby Warburg, Paris, Minuit, 2002, p. 512. C’est l’auteur qui souligne. [13] Jean-Pierre Richard, Onze Ă©tudes
, op. cit., p. 274. [14] Walter Benjamin, Le Raconteur, trad. Sibylle Muller, Strasbourg, CircĂ©, 2014. Bonnefoy aurait certainement pu souscrire Ă  une des orientations de Benjamin La mort est la sanction de tout ce que le raconteur peut relater. C’est Ă  la mort qu’il a empruntĂ© son autoritĂ© » p. 21. Mais une telle orientation engage la mĂ©moire comme un vĂ©ritable bien commun », prĂ©cise Georges Didi-Huberman dans un commentaire serrĂ© de cet essai de Benjamin Blancs soucis, Paris, Minuit, 2013, p. 110. Bonnefoy me semble Ă©viter un tel engagement. [15] Guillaume Apollinaire, Sur les prophĂ©ties », Calligrammes, PoĂšmes de la paix et de la guerre 1913-1916 dans ƒuvres poĂ©tiques, Paris, Gallimard, PlĂ©iade, 1965, p. 186-187. [16] Jean-Pierre Richard, Onze Ă©tudes
, op. cit., p. 280. [17] Antoine Raybaud, Le tu de Douve » dans Michel Collot et Jean-Claude Mathieu dir. PoĂ©sie et altĂ©ritĂ©, Paris, Presses de l’École normale supĂ©rieure, 1990, p. 61-70. La citation et celle qui suit vient du paragraphe conclusif. [18] Ibid., p. 69. [19] Philippe Jaccottet, Une lumiĂšre plus mĂ»re », L’Arc n° 66, paris, 1976, p. 25. [20] Jean-Pierre Richard, Onze Ă©tudes
, op. cit., p. 281. [21] Yves Bonnefoy, L’arriĂšre-pays, GenĂšve, 1972, Albert Skira, p. 22. [22] Ibid. [23] Je reprends ici le titre de l’ouvrage de Henri Meschonnic Paris, Gallimard, 1975 qui a osĂ© Ă©crire que le deuil sied Ă  la poĂ©tisation » dans CĂ©lĂ©bration de la poĂ©sie, Lagrasse, Verdier, 2001, p. 114. Il y aurait alors Ă  tout reprendre pour apercevoir que Bonnefoy n’est pas tant portĂ© par la mort, telle mort, que par le deuil
 Mais nous retrouverions Ă©galement ce que nous avons peut-ĂȘtre qu’aperçu ici une essentialisation-poĂ©tisation qui perd le continu et la pluralitĂ© de la voix pour le lieu, le poĂšme pour la poĂ©sie
 SĂ©minaires de Serge Martin UniversitĂ© Sorbonne nouvelle Paris 3 en 2015-2016 programmes prĂ©cis Ă  venir – pour information, tous ces sĂ©minaires sont ouverts Ă  tous Ă  condition d’accepter de faire partie de la liste de diffusion qui est distribuĂ©e Ă  chaque sĂ©ance Au premier semestre du 21 septembre au 17 dĂ©cembre 12 sĂ©ances Un sĂ©minaire de M1, le jeudi matin de 9h Ă  11h LittĂ©rature et enseignement anthologie de voix » certains aspects de ce sĂ©minaire paraĂźtront sur ce carnet Trois sĂ©minaires de M2 – le mercredi de 13h Ă  15h ThĂ©ories et didactiques de la littĂ©rature une question de voix » on peut le suivre sur ce carnet Ă  l’onglet 7 – le jeudi de 13h Ă  15h LittĂ©rature de jeunesse poĂ©tique et didactique du racontage » on peut le suivre Ă  cette adresse Ă  l’onglet 4 – le mercredi de 15h Ă  17h MĂ©thodologie du mĂ©moire de recherche voies et voix de l’essai comme expĂ©rience de recherche » on peut le suivre en allant Ă  cette adresse Toute l’annĂ©e SĂ©minaire avec Aline BergĂ© maĂźtresse de confĂ©rences Ă  Paris 3 au MusĂ©e du Quai Branly de 17h30 Ă  19h30 les jeudis 15 octobre, 19 novembre et 10 dĂ©cembre 2015 ; 21 janvier, 18 fĂ©vrier, 17 mars, 7 avril et 12 mai 2016 Histoires de gestes littĂ©rature et anthropologie seconde saison » Au second semestre SĂ©minaire doctoral avec CĂ©cile Leguy professeure Ă  Paris 3 Ă  Censier les mercredis 27 janvier, 3 et 24 fĂ©vrier, 9 et 23 mars et 13 avril 2016, de 14h Ă  16h Gestes et voix une anthropologie poĂ©tique des arts du langage seconde saison » SĂ©minaire doctoral avec Jean-Louis Chiss professeur Ă  Paris 3 Ă  Censier les jeudis 28 janvier, 4 et 18 fĂ©vrier, 10 et 24 mars et 14 avril 2016, de 14h Ă  16h Penser/enseigner le sens du langage premiĂšre saison » Nous proposons ici une Ă©dition critique de quelques comptes rendus de Jarry, sans introduction thĂ©orique ou contextualisation prĂ©alable tout est dans les notes. Et nous avons fait choix de laisser le lecteur les dĂ©couvrir Ă  sa guise
 G. La NatalitĂ© en France en 1900 Bernard.2 On comptait, en France, 32 naissances sur mille habitants en 18013. Il n’y en avait plus que 22 en 18954, et ce chiffre ne s’est relevĂ©, depuis 1898, qu’à 22,15. Or, le coefficient des dĂ©cĂšs se maintenant actuellement Ă  22,26, la France se dĂ©peuple7, ou plutĂŽt se dĂ©peuplerait sans l’immigration et peut-ĂȘtre la collaboration personnelle des immigrants8. Quelle est la cause de cette dĂ©population ? Car le coef­ficient des mariages est demeurĂ© constant 7,49. Mais la plu­part sont infĂ©conds10, soit que les conjoints abusent, pour diverses raisons, Ă  Paris plus qu’en tout autre pays, du restraint moral de Malthus11 ; et, de fait, les restraints moraux » des meilleurs faiseurs se fabriquent Ă  Paris12, comme leur nom l’indique ; soit que beaucoup de Français soient, selon l’observation du Dr Émile Maurel, hĂ©rĂ©do-arthritiques Ă  la troisiĂšme et Ă  la quatriĂšme gĂ©nĂ©rationA, Ă©tat dĂ» lui-mĂȘme Ă  la suralimentation azotĂ©e13. Le vrai coupable serait, dit-on, l’alcoolisme14. M. Bourneville, sur 1 000 enfants idiots, imbĂ©ciles, Ă©pileptiques, recueillis Ă  BicĂȘtre, Ă©tablit que 500 seraient conçus par des pĂšres ou mĂšres alcooliques15. Nous nous rĂ©voltons contre la partiale absurditĂ© de cet argument, car, du moment qu’il y a balance Ă©gale, nous pouvons conclure aussi bien que 500 sur 1 000 des Ă©pileptiques et idiots susmentionnĂ©s sont conçus par des parents sains. C’est d’ailleurs une loi que les tares ne sont jamais immé­diatement hĂ©rĂ©ditaires16. Le premier descendant d’un alcoo­lique n’est pas alcoolique scrofuleux17 quelquefois, et pas toujours. Le Dr Laborde18 et plusieurs Ă©minents mĂ©decins s’élĂšvent contre l’alcoolisme Ă  sa premiĂšre pĂ©riode, Ă  qui ils reprochent sa fĂ©condation immanquable, inconsciente et bru­tale, parce que cette pĂ©riode est celle de l’excitation en mĂȘme temps gĂ©nitale et spĂ©cialement gĂ©nĂ©rique19 ; mais dont les produits sont eux-mĂȘmes incapables de se reproduire20. Ces mĂȘmes spĂ©cialistes conviennent aussi que les non-alcoo­liques sont frĂ©quemment impuissants21. Nous tirerons, de ces sophismes mĂȘmes, leur conclusion qui les rĂ©futera les non-alcooliques, les gens sains22 actuels, sont assimilables Ă  de trĂšs anciens descendants d’alcooli­ques, et ceci explique qu’ils soient, le plus souvent, comme les fils d’alcooliques, inaptes Ă  la reproduction. NousB prĂ©sentons la clĂ© de cette mĂ©thode dans une loi, que nous appellerons formule de l’alcoomĂštre repopulateur, laquelle nous paraĂźt un pendant parfaitement valable Ă  la thĂ©orie malthu­sienne connue, de l’accroissement gĂ©omĂ©trique des nais­sances et arithmĂ©tique des ressources alimentaires du globe Pour que la population croisse en progression arithmĂ©tique23, il faut que l’alcoolisme nombre des alcooliques et degrĂ© de leur alcoolisation croisse en progression gĂ©omĂ©trique24. Variantes a gĂ©nĂ©rations b reproduction. Les seuls reproducteurs valides, les alcooliques, ne font souche que d’une gĂ©nĂ©ration, parce que celle-ci, suivant une loi d’alternance, n’est pas elle-mĂȘme alcoolique. Il faudrait, pour qu’elle le fĂ»t, soumettre ses tissus mithridatisĂ©s Ă  une intoxication alcoolique supĂ©rieure dans des proportions dĂ©terminĂ©es. La plus Ă©lĂ©mentaire logique conseille Ă  l’hygiĂ©niste et au lĂ©gislateur de donner tous ses soins Ă  cette alcoolisation mĂ©thodiquement crois­sante. Nous Mme Hudry-Menos La Femme Schleicher.25 Étude glorificatrice de la femme Ă  travers les Ăąges, tant ceux de l’histoire26 que ceux de son individuelle existence27. La femme n’est pas plus faible, physiquement, ni cĂ©rĂ©bralement que l’homme, ou plutĂŽt elle ne l’est devenue que par des siĂšcles d’asservissement28 ; elle n’est pas non plus l’éter­nelle malade29 la rupture pĂ©riodique des follicules de Graaf n’est pas une maladie30. D’oĂč lĂ©gitimitĂ© de toutes les revendi­cations actuelles du fĂ©minisme31
 Une, nous semble-t-il, manque. Puisque les femmes postulentA l’accĂšs Ă  toutes les fonctions sociales32B, qu’elles se prĂ©valent d’illustrations surtout guerriĂšres33, telles que Jeanne d’Arc34 et Jeanne Hachette35, qu’elles sont gĂ©nĂ©rale­ment plus patriotes que les hommes, il nous semblerait urgent avant toute autre rĂ©forme, d’étendre Ă  leur sexe les glorieuses prĂ©rogatives du service militaire36. Variantes a demandent barrĂ© postulent b tous les emplois sociaux barrĂ© toutes les fonctions sociales Albert de Pouvourville L’Empire du Milieu Schleicher.37 Voici, prĂ©sentĂ© dans un prĂ©cis historique et gĂ©ographique38 excellent39, ce peuple chinois, vers qui l’Europe se tourne40 ; peuple de civilisation si absolue qu’elle est immuable41, contrepied de la nĂŽtre42, ce qui donne Ă  penser peu de bien de la nĂŽtre. 2600 ans avant l’ùre chrĂ©tienne, les Chinois se servaient usuellement de la boussole43 ; en 2000, ils connaissaient l’astronomie et le calendrier44 ; en 1000, la sphĂ©ricitĂ© de la Terre et son aplanissement aux pĂŽles45 ; en 400 avant JĂ©sus-Christ, la poudre et les canons46. De tous temps, leurs beaux-arts atteignirent une perfection que nous ne commençons qu’à dĂ©couvrir. L’Europe se bat contre les Fils du Ciel47 pour obĂ©ir Ă  cette loi que la barbarie attaque toujours la civilisation48. Elle peut momentanĂ©ment vaincre, parce que, dit M. de Pouvour­ville49, il n’y a pas d’armĂ©e permanente en Chine, aucune considĂ©ration ne s’attache au mĂ©tier des armes50 dans le peuple, on ne recrute comme soldats que les mendiants et les vagabonds ; et les familles n’envoient Ă  l’armĂ©e, comme officiers, que ceux de leurs fils dont on ne saurait rien faire, ou qui ont mal tournĂ© 51». En France, constaterons-nous, Ă  l’aurore du XXe siĂšcle, la crĂ©dulitĂ© et l’enthousiasme populaires sont restĂ©s aussi avides de lĂ©gendes belliqueuses qu’aux temps fabuleux. De nombreux Français n’ont-ils pas, tout rĂ©cemment, cru voir de leurs yeux par un phĂ©nomĂšne d’hallucination collective qui n’est pas rare chez les peuples jeunes ce mythe solaire52, grandiose Ă  vrai dire, du Guerrier dans les langues germa­niques, Krieger53 et KrĂŒger54 ? Quant aux sages Jaunes, ils ne voudront la guerre que le jour oĂč ils seront trop serrĂ©s les uns contre les autres ; ils sortiront, mais bon grĂ© mal grĂ©55 et seulement pour accomplir l’antique prĂ©diction des lettrĂ©s du temps des Ming, l’exode de six cents millions d’hommes, qui changera la couleur du sang humain56. LĂ©on Walras ÉlĂ©ments d’économie politique pure Pichon.57 Appliquer Ă  l’économie politique ou thĂ©orie de la richesse sociale58 l’analyse mathĂ©matique, en un motA en faire une science exacte59, est une idĂ©e rĂ©centeB elle date de 1854 et du livre Entwickelung des Gesetze des Menschlichen Verkehrs60, oĂč Gossen61 Ă©nonçaC les systĂšmes d’équations dont les fermages, les salaires et les intĂ©rĂȘts62 sont les racines. En 1871 William Jevons63, professeur d’économie politique Ă  Manchester, publia chez Macmillan sa Theory of Political Economy64, qui repose toute sur ce qu’il appelle Ă©quation d’échange 65». À peu prĂšs en mĂȘme temps, un Suisse, LĂ©on Walras66, for­mulait une loi d’échange rigoureusement identique, la condition de satisfaction maxima 67». Les Ă©conomistes non mathĂ©maticiens, qui ont pour tous thĂ©orĂšmes des clichĂ©s La libertĂ© humaine ne se laisse pas mettre en Ă©quation ; – les frottements sont tout dans les sciences morales, ne peuvent faire que la thĂ©orie de la dĂ©termination des prix en libre concurrence ne soit une thĂ©orie mathĂ©ma­tique68. Raisonner non mathĂ©matiquement, c’est en somme faire de fausse mathĂ©matique69 tantĂŽt dĂ©terminer une mĂȘme inconnue au moyen de nE Ă©quations, tantĂŽt faire servir une seule Ă©quation Ă  dĂ©terminer n inconnues70. Il est douteux que de telles mĂ©thodes puissent ĂȘtre indĂ©finiment opposĂ©es Ă  celle qui veut constituer l’économie politique pure en science exacte71, et soient bonnes Ă  autre chose qu’à obtenir des solutions propres Ă  charmerF l’espritG par leur variĂ©tĂ©. Voici une des formules de M. Walras Les prix ou les rap­ports des valeurs d’échange sont Ă©gaux aux rapports inverses des quantitĂ©s de marchandises Ă©changĂ©es72. Cette loi a Ă©tĂ© prouvĂ©e historiquement de façon trĂšs apparente ; l’émission de 30 Ă  40 milliards d’assignats a abaissĂ© de 100 Ă  2,5 ou 3 la valeur de l’intermĂ©diaire d’échange73. On ne peut rĂ©pĂ©ter cette magnifique expĂ©rience aussi souvent qu’il le faudrait, dit M. Walras, pour convaincre les adversaires de la loi de la quantitĂ©74 ; et c’est pourquoi il est fort heureux que l’éco­nomie soit une science oĂč le raisonnement vient supplĂ©er au dĂ©faut ou Ă  l’incertitude de l’expĂ©rience. 75» Nous verrions volontiers, au contraire, un savant modeste Ă©diter pour quelques millions de papier-monnaie76, Ă  seule fin d’enH obser­ver ensuite avec sĂ©rĂ©nitĂ© la rĂ©action. Il ne fera que per­fectionner la mĂ©thode des grands Ă©tablissements financiers, lesquels ont ouvertement en circulation du papier pour une valeur triple c’est le chiffre le plus usitĂ© de leur encaisse mĂ©tallique. Le mĂ©tal est un poids mort, un sabot de frein77, disent les Ă©conomistes amĂ©tallistes ; la sociĂ©tĂ© n’est pas plus constituĂ©e pour liquider qu’un chariot pour s’arrĂȘter ; il doit seulement pouvoir. 78» À quoi bon, puisque le Monde, le plus vieil Ă©tablissement d’échange, ne peut pas non plus embrayer ? Mais il ne faudrait pas conclure que nous soyons aucunement hostile Ă  la thĂ©orie, jusqu’à prĂ©sent Ă©sotĂ©rique, de la fabrication de la monnaie fiduciaire79 en libre concurrence80. Variantes a c’est-Ă -dire barrĂ© en un mot b moderne barrĂ© rĂ©cente c formula barrĂ© Ă©nonça d maximum barrĂ© maxima e deux barrĂ© n f distraire barrĂ© charmer g l’esprit addition interlinĂ©aire h en addition interlinĂ©aire Almanach du PĂšre Ubu pour le XXe siĂšcle en vente partout.81 Revue des plus rĂ©cents Ă©vĂ©nements politiques82, littĂ©raires, artistiques83, coloniaux84, par-devant le pĂšre Ubu. Un trait de la silhouette de ce pantin est mis en lumiĂšre ici, qui n’avait point servi dans Ubu roi ni sa contrepartie Ubu enchaĂźnĂ© nous parlons de la
 pataphysiqueA » du personnage, plus simplement son assurance Ă  disserter de omni re scibili85, tantĂŽt avec compĂ©tence, aussi volontiers avec absurditĂ©, mais dans ce dernier cas suivant une logique d’autant plus irrĂ©futable que c’est celle du fou ou du gĂąteux Il y a deux sortes de rats, professe-t-il par exempleB, le rat des villes et le rat des champs ; osez dire que nous ne sommes pas un grand entomologiste86 ! Le rat des champs est plus prolifique, parce qu’il a plus de place pour87C Ă©lever sa progĂ©niture88
 » L’almanach est illustrĂ© de trĂšs synthĂ©tiques89 dessins de Pierre Bonnard et accompagnĂ© de musique nouvelle90 par Claude Terrasse91. Variantes a la pataphysique b par exemple addition interlinĂ©aire c place oĂč Jean S. BarĂšs Gramaire françaize Le RĂ©formiste.92 Monsieur Jean S. BarĂšs, qui fait, depuis quatre ans, dans Le RĂ©formiste, une campagne en faveur de la sinplificacion ortografique 93», vient de publier la prĂ©zente gramaire destinĂše a mĂštre a la portĂše des intĂ©lijences seulement moyĂšnes, les rĂšgles lojiques et sinples » de sa nouvelle ortografe ». On permĂ©tra ainsi aus enfants », dit-il, d’apprendre une grande partie des chozes qu’il faut savoir pour faire bone figure dans la bataille de la vie, pendant les anĂšes qu’ils perdent actuĂ©lement pour graver dans leur mĂ©moire la multitude de caprices et de convencions dont la seule Ă©nonciacion rĂ©volte tout esprit de lojique. 94» Il semble que M. Jean S. BarĂšs n’ait point considĂ©rĂ© que l’orthographe n’est pas une science qu’on apprenne selon des rĂšgles, mais un usage, une habitude et en quelque sorte une mode. Elle se transforme continuellement, ainsi que le prouvent les sans cesse nouvelles Ă©ditions des dictionnaires, et le jour oĂč elle s’avouera dĂ©finitivement codifiĂ©e, c’est que la langue dont elle est le costume sera morte. Si les grammairiens ont dĂ©duit des habitudes du peuple et du caprice des grands Ă©crivains ce qu’on appelle conventionnellement des rĂšgles d’orthographe et de syntaxe, afin de faciliter d’écrire aux enfants, et, comme dit M. Jean S. BarĂšs, aus intĂ©lijences moyĂšnes », ces soi-disant rĂšgles ne sont que des constatations de faits, comme celle-ci, par exemple le participe s’accorde en telles circonstances, – de mĂȘme qu’onA dirait les feuilles de tels arbres tom­bent en automne. C’est un phĂ©nomĂšne de la nature et il ne sert d’yB contredire95. Il suit de lĂ  que les exceptions de cesC rĂšgles» sont des rĂšgles aussi, mais qui s’appliquent Ă  un seul ou Ă  un petit nombre de cas. Vouloir uniformiser l’orthographe, c’est la tĂąche utopique poursuivie par Le RĂ©formiste, en mĂȘme temps que la supression des octrois, le relĂšvement de l’agriculture, la dĂ©centralizacion administrative et l’établissement d’un ser­vice militaire pareil pour tous. Il dĂ©zire Ă©tablir l’égalitĂ© et dĂ©grever le nĂ©cessaire en grevant le superflu 96»  mĂȘme dans les motsD. Cette utopie ne laisse pas d’ĂȘtre inquiĂ©tante, car, de par maints assentiments universitaires et officiels, peu s’en faut qu’elle ne soit rĂ©alisĂ©e97. Les intĂ©lijences moyĂšnes » apprendront Ă  Ă©crire plus facilement, mais
 les autres, dont le temps est bien aussi pré­cieux, seront-elles forcĂ©es d’apprendre Ă  lire ceE volapĂŒk98 ? Enfin, n’accusons point M. Jean S. BarĂšs d’avoir inventĂ© la grammaireF des fautes d’orthographe sans doute l’idĂ©e et la substance lui en furent-elles fournies par nos filles, nos femmes et nous-mĂȘmes
 qui sommes encore bien capables de refaire des fautes contre cette grammaireF des fautes ! Variantes a comme on barrĂ© de mĂȘme qu’on b n’y a rien Ă  y barrĂ© ne sert d’y c des prĂ©tendues barrĂ© de ces d mĂȘme dans les mots. ne figure pas e le barrĂ© ce f le dictionnaire g le dictionnaire Notes 1 G. M. est Georges MĂ©ran, nĂ© Ă  Bordeaux en 1843, avocat Ă  Bordeaux et maire d’Arcachon information due Ă  Bertrand Marchal ; qu’il en soit ici chaleureusement remerciĂ©. 3 Voir LNF, p. 20. Le nombre 1801 est une invention de Jarry. 4 Voir Ibid. 5 Voir Id., p. 21. 6 Voir Ibid. Jarry recopie improprement 22,1 » Ă  la place de 21,2 », permutant 2 » et 1 ». 7 Voir Id., p. 19. 8 Citation indirecte, Jarry modifiant naturalisation des Ă©trangers » en collaboration personnelle des immigrants » [L]a France [
] ne se dĂ©peuple pas, grĂące Ă  l’immigration et Ă  la naturalisation des Ă©trangers [
] » Id., p. 24-25. 9 Cette information ne se trouve pas dans le livre de Georges MĂ©ran. 10 Citation indirecte [
] la plupart des mariages infĂ©conds sont dus Ă  l’hĂ©rĂ©do-arthritisme [
] » Id., p. 28. 11 Citation indirecte De Malthus on ne connaĂźt que le restraint moral et la progression gĂ©omĂ©trique et arithmĂ©tique [
] » Id., p. 123. Remarquons que l’italique n’est pas de la main de Jarry elle est dĂ©jĂ  prĂ©sente dans ce passage de LNF [
] ce qu’il appelle le restraint moral [
] » Id., p. 46. 12 Voir Id., p. 54. En rĂ©alitĂ©, contrairement Ă  ce que laisse entendre Jarry, Malthus ne prĂŽnait nullement l’usage de prĂ©servatifs, comme l’admet implicitement Georges MĂ©ran dans Id., p. 46 la remarque de Jarry entre ainsi en contradiction avec le propos de LNF. Par moral restreint », rĂ©sume Annie Vidal, Malthus entend la chastetĂ© hors mariage et l’ajournement du mariage pour les pauvres, idĂ©e qui en elle-mĂȘme n’avait rien de rĂ©volutionnaire, le contrĂŽle des naissances par la nuptialitĂ© Ă©tant une pratique courante avant le XIX° siĂšcle » Annie Vidal, La pensĂ©e dĂ©mographique, Doctrines, thĂ©ories et politiques de population, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1994, p. 49. 13 Citation indirecte, Jarry modifiant affirme » verbe qui sous-entend l’énoncĂ© d’une vĂ©ritĂ© scientifique en selon l’observation » formule qui suggĂšre la prĂ©sence d’une subjectivitĂ©, la perception par les sens Ă©tant, de plus, sujette Ă  l’erreur, comme aime Ă  le rĂ©pĂ©ter Jarry dans ses chroniques Un hygiĂ©niste, le docteur Emile Maurel, agrĂ©gĂ© Ă  la FacultĂ© de MĂ©decine de Toulouse, affirme que la plupart des mariages infĂ©conds sont dus Ă  l’hĂ©rĂ©do-arthritisme Ă  la troisiĂšme et Ă  la quatriĂšme gĂ©nĂ©ration ; cet Ă©tat est dĂ» lui-mĂȘme Ă  la suralimentation azotĂ©e [
] » LNF, p. 28. 14 Sur les liens qui existent Ă  cette Ă©poque entre l’alcoolisme et le problĂšme de la dĂ©population, voir Didier Nourrisson, Le buveur au XIX° siĂšcle, Albin Michel, 1990, p. 186-187. 15 Citation indirecte, Jarry modifiant avaient Ă©tĂ© » en seraient » Sur mille enfants idiots, imbĂ©ciles, Ă©pileptiques, recueillis Ă  BicĂȘtre, M. Bourneville Ă©tablit que la moitiĂ©, soit cinq cents, avaient Ă©tĂ© conçus par des pĂšres ou mĂšres alcooliques » LNF, p. 35. 16 Jarry renverse le sens du passage suivant [
] le boiteux engendre un boiteux, le bossu des bossus, le fou des fous ; la tare physique se lĂšgue et se perpĂ©tue de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration ; il en est de mĂȘme de la tare morale, car il n’est pas que des contagions physiques, et c’est par l’hĂ©rĂ©ditĂ©, par l’atavisme que les philosophes expliquent les erreurs invĂ©tĂ©rĂ©es de l’esprit humain persistant d’ñge en Ăąge, de siĂšcle en siĂšcle, et que la science ne dĂ©truit qu’aprĂšs de longs efforts » Id., p. 90. 17 Georges MĂ©ran ne le spĂ©cifie pas. Jarry puise par consĂ©quent cette information ailleurs. Camille Raot Ă©crit par exemple dans NatalitĂ© Les descendants d’ivrognes fournissent une proportion considĂ©rable [
] de scrofuleux [
] » AbbĂ© Camille Raot, NatalitĂ©, Librairie Ch. Poussielgue, 1901, p. 86. 18 Jean-Baptiste-Vincent Laborde 1830-1903. Voir, au sujet de ce mĂ©decin, la chronique La morale murale ». 19 Citation indirecte, Jarry ajoutant le terme immanquable », qu’il met en relief par le biais de l’italique, Ă©cartant l’adverbe particuliĂšrement », et maniant l’hyperbole car il ne s’agit pas de la parole de plusieurs Ă©minents mĂ©decins » mais de celle du seul Laborde Mais il faut encore insister sur le rĂŽle doublement lamentable de la passion alcoolique, ajoute M. Laborde, dans la procrĂ©ation pour ainsi dire inconsciente et ainsi particuliĂšrement brutale, Ă  la premiĂšre pĂ©riode de l’alcoolisme, c’est-Ă -dire Ă  la pĂ©riode d’excitation en mĂȘme temps gĂ©nitale et spĂ©cialement gĂ©nĂ©rique, et par suite sur les consĂ©quences hĂ©rĂ©ditaires dĂ©sastreuses qui en sont le rĂ©sultat fatal » LNF, p. 41. 20 Jarry s’inspire du passage suivant, modifiant impuissants » en incapables » Ces rĂ©sultats sont connus, c’est l’engendrement d’enfants impuissants Ă  se reproduire, criminels et affaiblis » Id., p. 42. 21 Allusion au passage suivant Il est facile d’apprĂ©cier les consĂ©quences de pareils rĂ©sultats c’est ici que l’hygiĂ©niste soucieux de la conservation de la race devrait intervenir pour rendre stĂ©riles les copulations des alcooliques, et fĂ©condes celles des gens sains. Tel est le problĂšme il semble insoluble. » Id., p. 42 En effet, la formulation jarryque [c]es mĂȘmes spĂ©cialistes conviennent aussi que les non-alcoo­liques sont frĂ©quemment impuissants » se construit sur la formulation suivante de Georges MĂ©ran c’est ici que l’hygiĂ©niste soucieux de la conservation de la race devrait intervenir pour rendre stĂ©riles les copulations des alcooliques, et fĂ©condes celles des gens sains », Jarry rebondissant sur la maladresse d’expression pour faire affleurer le sens, lorsque l’on pousse cette maladresse Ă  son paroxysme, qui s’y trouve apparemment recelĂ© s’il s’agit de rendre fĂ©condes » les copulations » des non-alcooliques, cela peut supposer, indĂ©pendamment de l’utilisation des contraceptifs Ă  laquelle Georges MĂ©ran fait allusion, que Jarry Ă©carte pour les besoins de son propos volontairement mĂ©thodique, que celles-ci sont stĂ©riles. 22 Jarry renverse l’affirmation suivante [
] ces dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s, ces pervers, produits de l’alcoolisme, et eux-mĂȘmes alcooliques. » Id., p. 36 23 La progression arithmĂ©tique est 1 2 3 4, etc. 24 La progression gĂ©omĂ©trique est 1 2 4 8 16, etc. Jarry s’inspire pour l’énoncĂ© de ce thĂ©orĂšme fantaisiste de celui de Malthus, reproduit dans le livre de Georges MĂ©ran La doctrine de Malthus telle qu’il l’a formulĂ©e est peu connue dans son ensemble et dans ses consĂ©quences ; on n’en a retenu que deux points le premier est la thĂ©orie de l’accroissement gĂ©omĂ©trique dans les naissances et arithmĂ©tique dans les ressources alimentaires que peut fournir notre globe » Id., p. 45. 26 Toute la premiĂšre partie est en effet consacrĂ©e Ă  la femme dans les diverses civilisations et aux diverses PĂ©riodes de l’Histoire. » 27 Toute la seconde partie est en effet consacrĂ©e Ă  [l]’évolution individuelle de la femme ». 28 Citation indirecte, Jarry Ă©cartant le terme moralement » et modifiant sĂ©culaire » en des siĂšcles », intellectuellement » en cĂ©rĂ©bralement » la femme est une crĂ©ature anĂ©miĂ©e physiquement, intellectuellement et moralement par une servitude sĂ©culaire [
] » LF, p. 208 ; Hudry-Menos Ă©voque en outre l’asservissement gĂ©nĂ©ral de la femme » Id., p. 116. 29 Voir Id., p. 6, 117. 30 Citation indirecte, Jarry resserrant la formulation chaque mois [
] doit se rompre » en rupture pĂ©riodique » [
] chaque mois, un ou plusieurs de ces Ɠufs, appelĂ©s par le mĂ©decin follicules de Graaf, doit se rompre [
]. Cette rupture de follicule n’est pas une maladie [
] » Id., p. 115-116. 31 Jarry s’inspire fortement, pour sa formulation qui commence par La femme n’est pas plus faible [
] », du passage suivant, en Ă©pousant la structure puisque l’utilisation qu’il fait des mots asservissement », malade », fĂ©minin[sme] » rejoint en tout point l’ordre de succession de ces termes mĂȘme si Jarry modifie fĂ©ministes » en fĂ©minisme » au sein du texte originel [E]n ces derniĂšres annĂ©es des groupes de femmes se sont partout formĂ©s pour protester contre cet asservissement maintenu malgrĂ© la transformation des idĂ©es et des mƓurs. La science ne fait plus d’elle un ĂȘtre inachevĂ©, un homme arrĂȘtĂ© dans son dĂ©veloppement. Elle sait qu’elle est une force distincte de la force masculine, – non une malade [
] ; et elle s’efforce, partout oĂč son Ă©mancipation est assez avancĂ©e, de fortifier son corps, son intelligence et son Ăąme. C’est ce qu’on a appelĂ© les Revendications fĂ©ministes
 » Id., p. 208 ; voir aussi Id., p. 215-216. La plus importante modification Ă  laquelle procĂšde Jarry tient au fait qu’il renverse le lien logique qui suggĂšre une simple explication C’est ce qu’on » en lien de consĂ©quence exprimĂ© par D’oĂč ». 32 Voir Id., p. 212, 213. 33 Voir Id., p. 62, 103. 34 Voir Id., p. 61, 62. 35 Voir Id., p. 66. 36 Le RĂ©formiste prĂŽnait dĂ©jĂ  l’établissement d’un service militaire pareil pour tous » Jean S. BarĂšs, Gramaire Françaize, Aus bureaus du RĂ©formiste, 1900, p. 105, phrase que Jarry cite dans son compte rendu du livre de BarĂšs. Or, Jarry avec cette affirmation il nous semblerait urgent [
] service militaire » fait implicitement rĂ©fĂ©rence au livre de BarĂšs qu’il chronique puisqu’il Ă©crira dans l’Almanach illustrĂ© du PĂšre Ubu de 1901 notre grande revendication fĂ©ministe, le service militaire non plus pour tous mais pour toutes » Alfred Jarry, ƒuvres complĂštes, I, textes Ă©tablis, prĂ©sentĂ©s et annotĂ©s par Michel ArrivĂ©, Gallimard, collection BibliothĂšque de la PlĂ©iade, 1972, p. 587. 38 Citation indirecte d’un passage qui concerne paradoxalement un autre ouvrage Description gĂ©ographique, prĂ©cis historique, institutions sociales, religieuses, politiques, notions sur les sciences, les arts, l’industrie et le commerce » EM, p. 180. Voir aussi Id., p. 9. 39 Jarry dresse l’éloge de EM en cherchant Ă  balayer les doutes exprimĂ©s par son auteur voir Id., p. 7, 8. 40 Allusion Ă  la phrase suivante [L]es tendances internationales actuelles contraignent la France Ă  se tourner vers les choses de l’ExtrĂȘme-Orient [
] » Id., p. 9. 41 Citation indirecte, Jarry ajoutant le terme absolu » [
] le problĂšme apparaĂźt formidable, quand l’étude se porte sur un peuple d’une civilisation antique, achevĂ©e, immuable dĂ©sormais [
] » Id., p. 8. Voir aussi Alfred Jarry, ƒuvres complĂštes, II, Ă©dition Ă©tablie par Henri Bordillon, avec la collaboration de Patrick Besnier et Bernard Le Doze, Gallimard, collection BibliothĂšque de la PlĂ©iade, 1987, p. 93. 42 Voir EM, op. cit. 43 Hyperbole ou erreur de lecture de Jarry l’introduction de la boussole a lieu selon EM quelques annĂ©es aprĂšs [
] 1110 avant JĂ©sus-Christ » Id., p. 118. 44 Citation indirecte [
] une civilisation dĂ©jĂ  Ă©clairĂ©e, 2000 avant JĂ©sus-Christ. À cette Ă©poque, [
] on connaissait l’astronomie et le calendrier [
] » Id., p. 118. 45 Citation indirecte, Jarry modifiant aplatissement polaire » en aplanissement aux pĂŽles » En 1000 avant JĂ©sus-Christ, le premier code pĂ©nal fut instituĂ© [
]. À la mĂȘme Ă©poque remont[e] [
] la connaissance de la sphĂ©ricitĂ© de la terre et de son aplatissement polaire. » Id., p. 118-119. 46 Citation indirecte Quatre cents ans avant JĂ©sus-Christ, les Chinois connurent les propriĂ©tĂ©s de la poudre Ă  canon [
] » Id., p. 119. 47 Expression prĂ©sente dans EM voir notamment Id., p. 164, 170. 48 Jarry fait allusion au passage suivant La race blanche, qui, Ă  cause de son petit nombre et de son Ă©loignement, est contrainte d’avoir, en Chine, recours Ă  la puissance de ses engins de guerre et de destruction, rencontrera un obstacle vivant et perpĂ©tuel Ă  son expansion, dans la personne de ces lettrĂ©s souriants, qui puisent dans la soliditĂ© de leur instruction et dans l’anciennetĂ© de leurs doctrines la conscience de leur force morale et l’espoir de l’immortalitĂ© de leur rĂ©sistance. » Id., p. 98. 49 Albert de Pouvourville 1861-1939 fut officier militaire, orientaliste, occultiste et poĂšte. 50 Voir Albert de Pouvourville, La Chine des Mandarins, Schleicher frĂšres, 1901, p. 136-139. 51 Voir EM, p. 83. 52 Jarry exprimera diffĂ©remment cette idĂ©e dans l’Almanach illustrĂ© du PĂšre Ubu de 1901 voir Alfred Jarry, ƒuvres complĂštes, I, textes Ă©tablis, prĂ©sentĂ©s et annotĂ©s par Michel ArrivĂ©, Gallimard, collection BibliothĂšque de la PlĂ©iade, 1972, p. 590. 53 Guerrier » en allemand. 54 Allusion Ă  la venue le 24 novembre 1900 Ă  Paris de Paul KrĂŒger 1825-1914, prĂ©sident de la rĂ©publique du Transvaal et plus spĂ©cifiquement Ă  la maniĂšre dont il fut acclamĂ© par les personnes amassĂ©es Ă  son passage. 55 Citation indirecte BientĂŽt le Chinois n’aura plus de place en Chine. [
] Et la race dĂ©borde ; le jour oĂč les Chinois seront trop serrĂ©s les uns contre les autres, bon grĂ© mal grĂ©, il leur faudra bien sortir de chez eux. » EM, p. 176. 56 Citation indirecte, Jarry abandonnant le terme formidable » dans la formulation exode formidable », laissant de cĂŽtĂ© la formulation renouvellera la face du vieux monde » ainsi que le terme sages » qu’il utilise ailleurs et modifiant sang des hommes » en sang humain » [
] c’est le Japon qui mĂšnera, Ă  travers les steppes chinoises, sibĂ©riennes et russes, l’exode formidable de six cents millions d’hommes que prĂ©dirent les sages lettrĂ©s du temps des Ming et qui renouvellera la face du vieux monde et changera la couleur du sang des hommes » Id., p. 177-178. 58 Citation indirecte [
] l’économie politique pure est aussi la thĂ©orie de la richesse sociale. » Économica, p. 11. 59 Citation indirecte Walras affirme que sa mĂ©thode veut constituer l’économie politique pure comme une science exacte. » Id., p. 21 60 Allusion Ă  un autre livre de LĂ©on Walras Études d’économie sociale ThĂ©orie de la rĂ©partition de la richesse sociale voir LĂ©on Walras, Études d’économie sociale ThĂ©orie de la rĂ©partition de la richesse sociale, Lausanne, F. Rouge et Cie, 1936, p. 373. Le titre complet de l’ouvrage de Gossen est Entwickelung der Gesetze des menschlichen Verkehrs und der daraus fliessenden Regeln fĂŒr menschliches Handeln et signifie exposition des lois de l’échange et des rĂšgles de l’industrie qui s’en dĂ©duisent ». 61 Hermann Heinrich Gossen 1810-1858, Ă©conomiste. 62 Walras utilise cette formulation pour faire rĂ©fĂ©rence Ă  ses propres travaux voir Économica, p. 3, Ă  ceux de Walras Jevons Id., p. 17, mais jamais Ă  ceux de Gossen. 63 William Stanley Jevons 1835-1882, logicien et Ă©conomiste anglais. 64 Citation indirecte [
] j’ai eu connaissance d’un ouvrage sur le mĂȘme sujet, intitulĂ© The Theory of Political Economy, publiĂ© en 1871 chez Macmillan & C°, Ă  Londres, par M. W. Stanley Jevons, professeur d’économie politique Ă  Manchester. » Id., p. 2. 65 Voir LĂ©on Walras, ÉlĂ©ments d’économie politique pure ; ou, ThĂ©orie de la richesse sociale, L. Corbaz & Cie, 1874, p. VII. 66 LĂ©on Walras 1834-1910, Ă©conomiste, occupa la chaire d’économie politique de l’UniversitĂ© de Lausanne Suisse. 67 Citation Ă  la fois directe et indirecte, Jarry modifiant Ă©quation » en loi » et maximum » en maxima » [
] Ă©quation d’échange [
] qui est rigoureusement identique Ă  celle qui me sert Ă  moi-mĂȘme de point de dĂ©part et que j’appelle condition de satisfaction maximum. » Economica, p. 2. 68 Citation indirecte [
] Ils ne feront pas que la thĂ©orie de la dĂ©termination des prix en libre concurrence ne soit une thĂ©orie mathĂ©matique [
] » Id., p. 21. Le passage en italique est de la main de Jarry. 69 La premiĂšre partie de cette phrase naĂźt du passage suivant [
] ils seront toujours » obligĂ©s d’aborder l’économie politique sans les ressources nĂ©cessaires et, en ce cas, de faire Ă  la fois de trĂšs mauvaise Ă©conomie politique pure et de trĂšs mauvaise mathĂ©matique. » Ibid. 70 La seconde partie de cette phrase naĂźt entiĂšrement du passage suivant, Jarry remplaçant deux » et deux, trois et quatre » en n » [
] ces Messieurs se rĂ©servent tantĂŽt de dĂ©terminer une mĂȘme inconnue au moyen de deux Ă©quations et tantĂŽt de faire servir une seule Ă©quation Ă  dĂ©terminer deux, trois et quatre inconnues [
] » Ibid.. 71 Citation indirecte [
] et l’on doutera, je l’espĂšre, qu’une telle mĂ©thode puisse ĂȘtre indĂ©finiment opposĂ©e Ă  celle qui veut constituer l’économie politique pure comme une science exacte » » Id., p. 21. 72 Voir LĂ©on Walras, ÉlĂ©ments d’économie politique pure thĂ©orie de la richesse sociale, Ă©dition dĂ©finitive, revue et augmentĂ©e par l’auteur, R. Pichon et R. Durand-Auzias, 1926, p. 49. 73 Citation indirecte C’est ainsi qu’on vit des Ă©missions de 30 Ă  40 milliards d’assignats abaisser dans la proportion de 100 Ă  2,50 ou 3 la valeur de l’intermĂ©diaire d’échange » Id., p. 354. 74 La loi dite de la quantitĂ© est la loi de proportionnalitĂ© inverse de la valeur de la monnaie Ă  sa quantitĂ©. » Id., p. 353. Sur les adversaires » de cette loi, voir Id., p. 353-354. 75 Voir Id., p. 354. 76 La rĂȘverie mĂ©thodique de Jarry naĂźt de sa lecture du passage suivant Nous verrons, en Ă©conomie politique appliquĂ©e, quelles sont les consĂ©quences Ă©normes » de la loi de la quantitĂ© qui met tout l’équilibre du marchĂ© Ă  la merci des exploiteurs de mines et des Ă©metteurs de billets de banque et de chĂšques. » Id., p. 353. 77 Les sabots ou blocs de frein » appartenant au monde ferroviaire peuvent effectivement ĂȘtre en mĂ©tal voir A. Flamache, Alphonse Huberti et A. StĂ©vart, TraitĂ© d’exploitation des chemins de fer, volume 4, partie 1, Mayolez, 1899, p. 385. 78 Cette citation ne se trouve dans aucun ouvrage de Walras. 79 Se dit des valeurs fictives, fondĂ©es seulement sur la confiance accordĂ©e Ă  celui qui les Ă©met » Dir. Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siĂšcle français, historique, gĂ©ographique, mythologique, bibliographique
, tome 8, Administration du Grand Dictionnaire Universel, 1866-1890, p. 336. 80 Jarry reviendra sur cette partie de son compte rendu dans sa chronique L’échĂ©ance dans ses rapports avec le suicide » parue dans La Revue blanche du 15 novembre 1901. 82 Voir Confessions d’un enfant du siĂšcle, commentaires du pĂšre Ubu Sur les ÉvĂ©nements rĂ©cents » Alfred Jarry, ƒuvres complĂštes, I, textes Ă©tablis, prĂ©sentĂ©s et annotĂ©s par Michel ArrivĂ©, Gallimard, collection BibliothĂšque de la PlĂ©iade, 1972, p. 581-593. 83 Voir Conseils aux capitalistes et perd-de-famille » Id., p. 620-621. 84 Voir Ubu colonial » Id., p. 601-611, Tatane, Chanson pour faire rougir les nĂšgres et glorifier le PĂšre Ubu » Id., p. 616-619 et Philologie, Examen du PĂšre Ubu au Saint-Sulpice colonial » Id., p. 612-615. 85 Signifie de toutes les choses que l’on peut savoir ». Le Pic de la Mirandole fut le pĂšre de cette expression, tombĂ©e dans le langage courant voir GDU, tome 12, p. 936. 86 L’entomologiste est celui qui s’occupe » des insectes Dir. Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siĂšcle français, historique, gĂ©ographique, mythologique, bibliographique
, tome 9, Administration du Grand Dictionnaire Universel, 1866-1890, p. 717. 87 Dans l’Almanach de 1901 figure oĂč » voir Alfred Jarry, ƒuvres complĂštes, I, textes Ă©tablis, prĂ©sentĂ©s et annotĂ©s par Michel ArrivĂ©, Gallimard, collection BibliothĂšque de la PlĂ©iade, 1972, p. 606. Comme l’indique la variante C, Jarry s’attache Ă  corriger la leçon de cet Almanach. 88 Citation de la section Ubu colonial » voir Id., p. 606. 89 Allusion aux dessins de Bonnard prĂ©sents dans la section Alphabet du PĂšre Ubu » Id., p. 584-585 les dessins sont synthĂ©tiques en ce sens qu’ils reprĂ©sentent successivement La faim » Id., p. 584, La jubilation du PĂšre Ubu » Ibid., La fĂ©rocitĂ© » Ibid., L’admiration » Id., p. 585 et La douleur » Ibid.. 90 Voir La partition de Tatane » Id., p. 618. 91 Au sujet de Terrasse, voir Patrick Besnier, Alfred Jarry, Fayard, 2005, p. 261-262. 93 Voir GF, p. 1. Professeur puis directeur du RĂ©formiste, revue se voulant en effet organe de la simplification de l’orthographe française », BarĂšs fit paraĂźtre, avant Gramaire françaize, L’Ortografe simplifiĂ©e et les autres rĂ©formes nĂ©cessaires, toujours aus bureaus du RĂ©formiste ». 94 Voir GF, p. 7. 95 Jarry rĂ©pond ici Ă  BarĂšs qui cherche Ă  dĂ©montrer le manque absolu de science, de lojique et d’esprit de suite de l’ancien sistĂšme [
] » Id., p. 6-7. 96 Jarry cite en partie l’annonce du RĂ©formiste prĂ©sente dans GF. 97 Voir Remy de Gourmont, La culture des idĂ©es, prĂ©face de Charles Dantzig, Robert Laffont, collection Bouquins », 2008, p. 433. 98 SystĂšme de langue universelle mis en place par John Martin Schleyer en 1879, qui s’imposa pendant six annĂ©es avant d’ĂȘtre remplacĂ© par l’EspĂ©ranto Chaque lettre n’a qu’un seul et mĂȘme son », et l’orthographe est toujours rĂ©duite Ă  sa plus simple expression, puisque les mots sont toujours Ă©crits tels qu’ils se prononcent et vice versa. » Dir. Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siĂšcle français, historique, gĂ©ographique, mythologique, bibliographique
, deuxiĂšme supplĂ©ment, Administration du Grand Dictionnaire Universel, 1866-1890, p. 1995. DeuxiĂšme partie du travail sur l’oralitĂ©, Ă  partir d’une lecture de Meschonnic. 1er billet Meschonnic affirme que le lieu de la voix est le lieu de la poĂ©sie, et c’est un lieu historique. Le lieu de la voix n’est pas le mĂȘme dans la tradition française et dans la tradition anglo-amĂ©ricaine, parce que le rapport du poĂšme Ă  l’oral, au parlĂ©, au langage ordinaire, n’y est pas le mĂȘme. De Wordsworth Ă  Hopkins, Ă  Pound et Ă  Eliot, la nouveautĂ© poĂ©tique s’est toujours faite en anglais dans un rapport nouveau au parlĂ©, jusqu’aux beatniks et Ă  Charles Olson. La voix y est nĂ©cessairement situĂ©e par le primat, ou l’histoire, de l’oralitĂ© »[1]. Il dit aussi que OralitĂ© et spatialitĂ©, dans des rapports divers selon les cultures, sont insĂ©parables. L’oralitĂ© demanderait une anthropologie comparĂ©e de la diction, des modes d’oralitĂ©, autant que des techniques du corps »[2]. Ces propos m’ont incitĂ©e Ă  tenter l’expĂ©rience d’écriture qui va suivre. Ce texte m’a Ă©tĂ© inspirĂ© par la venue Ă  Besançon de John Giorno, poĂšte amĂ©ricain, le 5 dĂ©cembre 2013. John Giorno est un poĂšte amĂ©ricain de l’immĂ©diat aprĂšs Beat generation », ayant entretenu des relations avec les artistes du pop-art. Il a participĂ© au film de Wahrol Sleep, durant lequel on le voit dormir pendant cinq heures. Il est l’auteur d’un nombre important d’enregistrements sonores de poĂšmes et de performances, en lien avec d’autres artistes et auteurs Warhol mais aussi Ginsberg, John Cage, Burroughs, etc., artistes ayant explorĂ© continuellement le rapport du poĂšme au langage ordinaire du quotidien, et le rapport continuĂ© du poĂšme au corps corps du poĂšte, corps de l’auditeur spectateur. En tĂ©moigne par exemple l’expĂ©rience Dial a poem », qui permettait Ă  n’importe quelle personne de tĂ©lĂ©phoner Ă  une ligne dĂ©diĂ©e pour se voir offrir par rĂ©pondeur un poĂšme enregistrĂ©. On pourrait s’interroger sur le devenir de la voix lorsqu’elle est ainsi figĂ©e sur un support faussement adressĂ©, puisque l’auditeur au tĂ©lĂ©phone n’a pas accĂšs Ă  la voix unique du poĂšte dans un moment unique de relation parlĂ©e, mais ce type de dispositif permet tout de mĂȘme de mesurer la relation Ă©troite, dans la tradition du dire anglo-saxon, qui s’établit entre voix du poĂšte et texte poĂ©tique. Celui-ci part souvent de l’oral et du parlĂ©, et s’attache Ă  des supports oraux. La bibliographie de Giorno est beaucoup plus fournie en discographie qu’en supports Ă©crits. De nombreuses vidĂ©os de ses performances sont disponibles sur internet. Son cĂ©lĂšbre Thanks for nothing » peut ĂȘtre visionnĂ© ici CrĂ©dits photos Image extraite de Sleep Talking, vidĂ©o de de Pierre Huyghe 1998, d’aprĂšs Sleep, de Andy Warhol 1963, Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne/RhĂŽne-Alpes, en dĂ©pĂŽt au MusĂ©e de Grenoble. Montage photo de J. Giorno, performance de “Thanks for noting”, MusĂ©e des Beaux-Arts de Besançon, [1] Henri Meschonnic, Critique du rythme, op. cit., p. 289-290 [2] Idem, p. 275 _____________________________________________________________________________ Johnny sleeps nothing As a sleeper he was sleeping his voice inside Et sa voix le rĂ©veille et le porte Il se lĂšve parmi les sleepers John dort et se lĂšve uniquement quand sa voix se rĂ©veille Je me souviens comme je le voyais dormir sur sa chaise Nuit du musĂ©e Alone Un peu vieillard Et soudain il se lĂšve C’est le moment de dire le poĂšme qui le porte Comme on dit le souvenir de tĂȘte sans papier il danse dans sa voix et nous porte et rĂ©veille On se souvient comme on dormait avant lui Et on entend du John et du Thanks for Nothing Et aprĂšs il repart Il redort Il renuit le sleeper Thanks for coming you Johnny and don’t you sleep too long you John Ne meurs pas ce soir toi aussi Le texte qui suit est extrait d’un travail rĂ©alisĂ© dans le cadre du cours de Serge Martin, “ThĂ©orie et didactique de la littĂ©rature”, que j’ai suivi pour mon Master 2 Ă  distance “ Didactique du français langue Ă©trangĂšre/seconde et langues du monde” au premier semestre de l’annĂ©e 2014-2015. Je publie deux extraits, dont le premier, ci-dessous, est consacrĂ© Ă  ma lecture de Critique du rythme, Anthropologie historique du langage, de Henri Meschonnic, paru en 1982 aux Ă©ditions Verdier. 2Ăšme billet AUTOUR DE LA NOTION D’ORALITE L’oralitĂ© Ă©laboration d’un concept par diffĂ©renciation. OralitĂ©, Ă©crit, oral, parlĂ© L’oralitĂ© n’est pas l’opposĂ© de l’écrit et dĂ©borde la notion d’oral. Ce n’est en tout cas pas l’oral au sens sociologique et ethnologique du terme le style formulaire enfermĂ© dans des schĂšmes. Dans Critique du rythme, l’auteur dĂ©clare que l’oralitĂ© Ă©chappe Ă  la simple opposition avec l’écrit », et que l’oralitĂ© s’étend hors des littĂ©ratures orales »[1]. Ainsi, la pluralitĂ© des modes de signifier, et des inscriptions de l’énonciation, dissĂ©mine l’oralitĂ© dans l’écrit comme dans le parlĂ© »[2]. Le parlĂ© se comprend ici comme maniĂšre de s’exprimer oralement. Cependant le parlĂ© n’est pas l’oralitĂ©. L’oralitĂ© peut s’y diffuser, mais pas nĂ©cessairement Il y a donc des Ă©critures orales, et des discours parlĂ©s sans oralitĂ©. Il y a les imitations du parlĂ© qui sont aussi autre chose que l’oralitĂ©. Autant que le transcrit est autre que l’écrit »[3]. L’oralitĂ© est un mode de signifiance fort, dont ne sont pas pourvus tous les discours oraux. Le poĂšme le porte au plus haut point La voix qui dit le poĂšme n’est pas la voix qui parle, parce qu’elle ne dit pas la mĂȘme chose »[4]. Un corollaire du rythme A toutes ces catĂ©gories, Meschonnic prĂ©fĂšre la citation de Hopkins l’oralitĂ© serait “le mouvement de la parole dans l’écriture” »[5]. Ainsi, l’auteur revendique la nĂ©cessitĂ© de dĂ©finir une notion anthropologique et poĂ©tique de l’oralitĂ© », fondĂ©e sur le primat du rythme et de la prosodie dans le sĂ©mantique, dans certains modes de signifier, Ă©crits ou parlĂ©s »[6]. Dans la partie Critique de l’anthropologie du rythme », Meschonnic Ă©tablit sa conception du rythme, comme matiĂšre de sens, et il l’associe par apposition et coordination Ă  celle d’oralitĂ©. Les deux notions sont donc indissociables, et indissociables aussi de la notion de sujet notion elle-mĂȘme Ă  entendre du cĂŽtĂ© du processus, de la subjectivisation Le rythme comme sĂ©mantique, et oralitĂ©, est une subjectivisation spĂ©cifique du langage »[7]. Ainsi liĂ© Ă  l’oralitĂ©, rappelons que le rythme est histoire et signifiance du sujet, sur un mode autre que celui du signe, et qui ne se met pas en signes »[8]. Dans l’oralitĂ©, le sens comme rapport le dire et le dit L’oralitĂ© selon Meschonnic n’est donc pas le simple fait de la parole orale, comme nous venons de le voir. C’est, tout comme celle de rythme, une notion qui dĂ©signe une activitĂ© du sujet, activitĂ© de signifiance par laquelle le sens dĂ©borde le signe. L’oralitĂ© est d’abord une dynamique, et la voie du sens. Or ce mode de signifiance n’est pas fermĂ©. Il rebondit, se forme et se reforme Ă  l’infini, selon les rapports que l’oralitĂ© entretient avec ce qui est dit. L’oralitĂ© est donc un rapport, une relation, une dialectique pourrait-on dire la production du sens en tant que rapport entre le dire et le dit. Ainsi Meschonnic pose que l’oralitĂ© est le rapport nĂ©cessaire, dans un discours, du primat rythmique et prosodique de son mode de signifier Ă  ce que dit ce discours »[9], ou encore c’est un rapport nĂ©cessaire entre la diction, la voix et le dit » p. 281. De mĂȘme que le rythme est en interaction avec le sens » p. 82, de mĂȘme, l’oralitĂ© n’est pas sĂ©parable de dire quelque chose, et, dans une certaine mesure, de ce qui est dit. [
] Dire n’est pas intransitif. Ce qu’on dit est aussi dans le dire » p. 280. C’est ainsi que Changer de diction, c’est changer le poĂšme, le discours » p. 291 le sens et la maniĂšre dont ce sens se tisse dans une oralitĂ© unique. HistoricitĂ© de l’oralitĂ©, historicitĂ© de la voix La caractĂ©ristique essentielle de l’oralitĂ©, comme celle du rythme d’ailleurs, est celle d’une double marque, Ă  la fois lieu du plus intime et lieu d’une historicitĂ©, collectivitĂ©, manifestation culturelle l’oralitĂ© est historique » p. 280. Meschonnic souligne dans la mĂȘme page le lien de l’historicitĂ© et de l’oralitĂ© » et rappelle que l’on peut repĂ©rer dans les manifestations orales de l’oralitĂ© des traditions du dire » p. 281. Il illustre ces traditions par plusieurs exemples de poĂštes ou prosateurs ayant dit leurs textes. Leur idiosyncrasie s’y entend, mais aussi leur inscription historique et sociale. Le sujet intime est aussi un individu social. La diction a un statut culturel » p. 280. En ce sens, ce qui est dit de l’oralitĂ© se dit aussi de la voix historicitĂ© de la voix » p. 280. Meschonnic rĂ©itĂšre sur la voix l’articulation intime / collectif qui lui est chĂšre, qu’il a avancĂ©e au sujet du rythme, puis de l’oralitĂ© la voix, votre voix unique, n’est pas seulement individuelle. Elle a, outre ses caractĂšres physiologiques, des marques culturelles situĂ©es » p. 280 ou bien encore la voix, qui semble l’élĂ©ment le plus personnel, le plus intime, et comme le sujet, [est] immĂ©diatement traversĂ©e par tout ce qui fait une Ă©poque, un milieu, une maniĂšre de placer la littĂ©rature, et particuliĂšrement la poĂ©sie, autant qu’une maniĂšre de se placer. Ce n’est pas seulement sa voix qu’on place. C’est une piĂšce du social, qu’est tout individu » p. 284-285. Et ce statut culturel de la voix [
] fait partie des conditions de production du poĂšme, ou du discours en vers » p. 280. OralitĂ© vs oralisation la voix comme Ă©criture Si le statut culturel de la voix fait partie des conditions de production du poĂšme, c’est bien que la voix n’est pas seulement aprĂšs le poĂšme texte puis diction, le dire aprĂšs le dit. La voix est dans le poĂšme, en amont de sa diction. Elle le façonne, comme creuset oĂč se sont dĂ©posĂ©s des liens d’intersubjectivitĂ© qui façonnent Ă  leur tour l’émergence d’une voix propre, ici au sens d’écriture. Car la voix n’est pas forcĂ©ment dans l’oralisation non plus elle se lit. Et l’auteur oralisera de telle maniĂšre que la voix est dĂ©jĂ  prĂ©sente dans son texte. Il y a continuitĂ© entre voix et Ă©criture, Ă©criture et voix. Ainsi, Meschonnic, Ă  l’occasion d’une analyse de la lecture de Gogol[10], prĂ©cise Il y a ainsi plus qu’une continuitĂ© entre l’écrit et la diction, il y a cette diction parce qu’il a cette Ă©criture. Gogol a la diction de son Ă©criture »[11] . La voix se dit comme elle s’écrit la voix est Ă©criture. Pistes didactiques Meschonnic prĂ©cise qu’une anthropologie du langage est double, selon le parlĂ©, selon l’écrit. L’oralitĂ© n’y est pas la mĂȘme. Directement accessible Ă  l’anthropologie dans le parlĂ©, elle passe nĂ©cessairement pour l’écrit, par une poĂ©tique, qui ne peut ĂȘtre qu’une poĂ©tique historique, et non formelle, pour situer les modes de signifiance »[12]. La poĂ©tique, lorsqu’elle s’intĂ©resse donc aux textes Ă©crits, doit le faire selon une recherche de l’inscription de l’oralitĂ©, Ă  travers le primat du rythme. Meschonnic prĂ©cise que cette entreprise n’est pas des plus aisĂ©es, elle passe par la recherche des traces du corps dans l’écrit Le plus difficile est de savoir ce qui reste du corps dans l’écrit, dans l’organisation du discours en tant que telle »[13]. Un des Ă©lĂ©ments d’analyse du texte Ă©crit avec des Ă©lĂšves pourra dĂšs lors se porter sur la ponctuation, pour y traquer le rythme oral, dont la ponctuation peut justement ĂȘtre le rendu »[14]. On peut s’appuyer par exemple sur le travail rĂ©alisĂ© par GĂ©rard Dessons sur les Feuillets d’Hypnos de RenĂ© Char. Dessons y Ă©tudie de maniĂšre dĂ©taillĂ©e le rĂŽle de la ponctuation et de la typographie, du point de vue d’une anthropologie du rythme[15]. De maniĂšre plus globale, dans une approche de l’oralitĂ©, du rythme des textes comme ensembles d’activitĂ©s encore ouverts et dynamiques, Serge Martin rappelle dans son carnet La littĂ©rature Ă  l’école »[16] que les Ɠuvres sont toujours prises dans les ciseaux de l’hermĂ©neutique et de l’esthĂ©tique, du sens et de la forme, du dire et du choisir. Or, ce qui compte c’est de faire vivre les Ɠuvres en privilĂ©giant leur activitĂ©, leur force qui est Ă  mĂȘme de nous faire sujet d’un faire et non d’un rĂ©pĂ©ter ou d’un reproduire, sujet d’une Ă©mancipation et non d’une soumission ». Il propose des activitĂ©s de reformulation car les reformulations des Ɠuvres ont pour ambition de faire Ă©couter, voir ce que l’Ɠuvre nous fait et d’en poursuivre l’activitĂ© »[17]. Plusieurs types d’activitĂ©s sont proposĂ©s, autour du dire-lire-Ă©crire, toujours liĂ©s, qui rendront les Ă©lĂšves actifs de leur propre faire, dans la continuitĂ© de l’énonciation des Ɠuvres. L’oralitĂ© Ă©tant une notion Ă  historiciser, il faudra, pour en approcher l’aspect oral, faire Ă©couter aux Ă©lĂšves de nombreux enregistrements de poĂšmes, par des lecteurs amateurs, des comĂ©diens et par les auteurs eux-mĂȘmes, pour essayer de caractĂ©riser l’oralitĂ© dans les voix, et leurs aspects culturels. L’expĂ©rience est possible grĂące Ă  plusieurs sites, selon les auteurs et pĂ©riodes, dont ceux-ci, dĂ©jĂ  frĂ©quentĂ© en cours et Nous manquons ici d’espace pour proposer les activitĂ©s prĂ©cises que nous proposerions dans nos classes de FLM / FLS. La prĂ©sentation dĂ©taillĂ©e de telles activitĂ©s fera l’objet d’une partie intĂ©grale de notre mĂ©moire de Master 2, PoĂ©sie en FLS / FLM pour une didactique de la relation par l’oralitĂ© » titre provisoire, avec l’élaboration d’une sĂ©quence didactique articulĂ©e autour de textes poĂ©tiques au programme, et hors programme. [1] Henri Meschonnic, Critique du rythme, op. cit., p. 706 pour les deux citations. [2] Henri Meschonnic, Qu’entendez-vous par oralitĂ©? », Langue française, n°56, 1982. p. 6-23. consultĂ© le 02 janvier 2015, p. 16 [3] Ibid., p. 14 [4] Henri Meschonnic, Critique du rythme, op. cit., p. 289 [5] Henri Meschonnic, Qu’entendez-vous par oralitĂ© », op. cit., p. 18 RĂ©fĂ©rence chez Hopkins non fournie par Meschonnic. [6] Idem [7] Henri Meschonnic, Critique du rythme, op. cit., p. 660 [8] Ibid., p. 690 [9] Ibid., p. 280. Toutes les rĂ©fĂ©rences suivantes renvoient au mĂȘme ouvrage, Critique du rythme, op. cit. [10] Cet exemple d’oralitĂ© figure dans Critique du rythme, op. cit., p. 281. Meschonnic y Ă©voque la lecture orale que donne Gogol du Manteau, tel que le rapporte et l’analyse Eikenbaum ». La rĂ©fĂ©rence Ă  Eikenbaum donnĂ©e par Meschonnic en note est la suivante Boris EIKHENBAU, Skvov’literaturu, p. 173-174, traduit dans Tzvetan Tdorov, ThĂ©orie de la littĂ©rature, Seuil, 1965, p. 214-215. [11] Henri Meschonnic, Critique du rythme, op. cit., p. 281 [12] Ibid., p. 646 [13] Ibid., p. 654 [14] Henri Meschonnic, Qu’est-ce que l’oralitĂ© », op. cit., p. 16, Ă  propos d’une critique de Barthes qui prĂ©tend que le corps se perd dans le passage Ă  l’écrit clichĂ© de la lettre morte dans Roland Barthes, Le Grain de la voix, Entretiens 1962-1980, Seuil, 1981. [15] GĂ©rard Dessons, Le PoĂšme, Paris, Armand Colin, 2011, p. 149-150 [16] consultĂ© le 13 dĂ©cembre 2014 [17] Idem. Nathalie Sarraute Ă©crit ce texte dans la suite qui constitue l’Usage de la parole Gallimard, 1980. Ce texte – mais Sarraute appelle cette sĂ©rie des “drames” p. 97 – se prĂ©sente dans le sommaire suivant qui fait se succĂ©der ces dissonances interlocutives frĂ©quentes dans la conversation – Ă  moins que ces dissonances ne caractĂ©risent ce qu’elle appelle la sous-conversation Note avant lire Encore faudrait-il discuter une telle dichotomie puisque toute conversation par le conversationnel ou la relation dĂ©borde constamment les bornes de la conversation ; en ce sens Sarraute avait raison d’explorer la notion mais il faudrait Ă©viter de retrouver alors la dichotomie qui exhaucerait de tous ses mouvements la conversation qui ne se limite pas Ă  l’échange de paroles et qu’on a l’habitude d’affubler du qualificatif d’ordinaire comme s’il y avait une surface et une profondeur; la sous-conversation est l’ordinaire des conversations ordinaires
 C’est cet ordinaire qui dĂ©borde les modĂšles Ă©pistĂ©mologiques y compris linguistiques, que l’écriture peut montrer. Sarraute nous le montre avec beaucoup de force
 Ich sterbe. 9 A trĂšs bientĂŽt 19 Et pourquoi pas ? 35 Ton pĂšre. Ta soeur. 47 Le mot Amour. 63 EsthĂ©tique. 81 Mon petit. 95 Eh bien quoi, c’est dingue
 107 Ne me parlez pas de ça. 119 Je ne comprends pas. 139 Nathalie Sarraute, L’usage de la parole, Gallimard, 1980. Il s’agit donc d’un “drame” qui prend son dĂ©part dans un “mot” on observe aussitĂŽt que la notion de “mot” est ici entendu par Sarraute comme phrasĂ© d’un discours autant sinon plus que comme segment sĂ©mantique – ce que montrerait Ă  l’envi les “conditions” Ă  remplir p. 97 et 98. Sarraute va alors s’ingĂ©nier dans une progression raconteuse – l’adresse Ă  l’auditoire par la demande d’écoute sans cesse requise, fait toute l’oralitĂ© de ce texte qui de plus met en scĂšne un drame, donc une oralitĂ© maximale redoublĂ©e du “maintenant, si vous avez encore quelques instants Ă  perdre” inaugural au “n’est-ce pas” suivi d’une question qui s’achĂšve sur “de pareilles histoires” en passant par les connecteurs logiques et temporels d’un racontage qui ne cesse de se rappeler au lecteur interpellĂ© “croyez-vous?”; “peut-ĂȘtre ĂȘtes-vous tentĂ©s d’en rester là” et intĂ©grĂ© dans la communautĂ© des “gens vivants et sains d’esprit”, du moins considĂ©rĂ© Ă  Ă©galitĂ© du raconteur. Tout le rĂ©gime d’une histoire racontĂ©e par le fil de la dĂ©monstration par l’interrogation sur la diĂ©rĂšse elle-mĂȘme qui associe l’écouteur au raconteur jusqu’à la remĂ©moration partagĂ©e “qui ne nous ne l’a Ă©prouvĂ©â€. Mais ce racontage, s’il est un drame du racontage lui-mĂȘme, est aussi un essai sur le langage, sur ses ressorts invus, inconnus mĂȘmes aux linguistes
 Pour cela Sarraute utilisera tous les subterfuges du fabuliste allant mĂȘme jusqu’à dĂ©mĂ©taphoriser les mĂ©taphores in fine en reprenant les Ă©lĂ©ments successifs de l’essai par le racontage fabuleux “il serait stupĂ©fait de toute cette agitation, de ces troupes traversant les frontiĂšres, de ces fils qui enserrent, de ces mots-fusĂ©es, de ces remorques, de ces langues Ă©trangĂšres, de ces boeufs, de ces vapeurs brĂ»lantes, de ces bulles, de ces jeux, de toutes ces contorsions, de ces tremblantes tentatives
” La tentative de Sarraute est alors magistrale pour dĂ©faire la notion traditionnelle de “cheville”, cet â€œĂ©lĂ©ment de remplissage”, “nullement nĂ©cessaire Ă  la syntaxe ni au sens” ; pour Michel Pougeoise Dictionnaire de poĂ©tique, Belin, 2006 Ă  qui j’emprunte ces premiers Ă©lĂ©ments dĂ©finitionnels, en poĂ©sie la cheville est proscrite et signe la mĂ©diocritĂ© d’une oeuvre” p. 101. Mais la dĂ©monstration serait faite avec Sarraute qu’une conversation pourrait au fond se rĂ©sumer Ă  une cheville ! C’est pourquoi les dissonances importent plus que les accords promus par la pragmatique conversationnaliste pour une histoire de cette linguistique Ce qui est certain c’est qu’il n’y a pas de vĂ©ritĂ© du discours de la conversation si l’on prĂ©fĂšre ici mais qu’il y a Ă  chercher une poĂ©tique qui est aussi une Ă©thique et une politique de la relation dans et par le langage la moindre petite cheville touche
 Ă  vif ! Dans ce livre qui reprend nombre de ses travaux, Michel Espagne fait le point sur ce qu’il appelle avec Michael Werner, les transfert culturels » voir leur ouvrage Transferts. Les relations interculturelles dans l’espace franco-allemand, Editions Recherche sur les civilisations 1985. Ce livre rĂ©cent est principalement consacrĂ© au domaine russe en rapport avec le domaine allemand d’abord et le domaine français. Mais ce sont plus des itinĂ©raires, des lieux, des notions tous critiques qui permettent de suivre des passages plus que de fixer des termes nationaux. Il nous fait souvent dĂ©couvrir des aspects mĂ©connus par exemple Vladimir Propp chapitre 11 et ses recherches sur le comique alors qu’il est connu seulement pour sa morphologie du conte dont les racines sont allemandes alors que les exergues de Goethe ont Ă©tĂ© effacĂ©s dans la version anglaise lue par LĂ©vi-Straus
. La leçon principale d’études extrĂȘmement prĂ©cises et documentĂ©s peut se rĂ©sumer par le concept de resĂ©mantisation ». Il faut aussitĂŽt prĂ©ciser que celle-ci n’est pas rĂ©ductible aux processus traductifs mais demande d’observer les rĂ©manentes ». Ce sont en effet de nouvelles vies offertes Ă  des processus culturels oubliĂ©s ou effacĂ©s que ces transferts permettent, avec les effets de dĂ©calage et les modes de transposition des dĂ©placements d’un genre Ă  l’autre » p. 12. Encore faut-il ajouter qu’aucun transfert n’est Ă  proprement parler bilatĂ©ral, il est souvent multilatĂ©ral. Pour reprendre l’exemple de Propp, sa pratique de l’allemand comme langue maternelle le dispose Ă  une grand familiaritĂ© avec les travaux d’histoire et d’ethnologie religieuse Ă©manant de l’école du philologue Herman Usener et Ă  beaucoup d’autres issus de cette Ă©cole de Bonn “qui se dĂ©veloppe Ă  partir de la thĂ©orie des Dieux d’un contemporain de Humboldt, Friedrich Gottlieb Welcker” p. 225-226 ; mais Propp a Ă©galement lu Frobenius et Franz Boas, “fondateur allemand de l’anthropologie amĂ©ricaine”. La rĂ©sultante est connue mais pas le processus que montre bien Espagne “mĂ©tamorphose gĂ©nĂ©rique oĂč les moments d’histoire de la religion, sorte de comparatisme philologique issu de l’Ecole de Usener, se transforment dans l’approche des contes russes en Ă©tude structurale et morphologique” p. 229. On sait ce que deviendra ce travail dans le contexte français avec les Ă©tudes narratologiques, le dĂ©bat avec LĂ©vi-Strauss qui reconnut l’antĂ©rioritĂ© des travaux de Propp dans la genĂšse de l’ethnologie structurale, sans toutefois percevoir “l’arriĂšre-plan des rĂ©fĂ©rences allemandes de Propp” p. 221. Aussi, ces transferts ouvrent-ils le plus souvent Ă  des rĂ©interprĂ©tations » qui deviennent des innovations radicales » p. 17. C’est que rien en permet de penser que la notion de culture elle-mĂȘme soit unique et homogĂšne dans les trois aires culturelles mises en prĂ©sence, qu’elle Ă©chappe aux rĂ©interprĂ©tations qu’implique le jeu des Ă©changes » p. 84. Apparaissent alors forcĂ©ment de nouvelles cohĂ©rences » p. 172 et pas seulement des dĂ©marquages », des copies » mais bien des recrĂ©ations » p. 226. L’exemple vraiment probant est celui de Vladimir Propp pour lequel la tentative de comprendre le phĂ©nomĂšne du rire sert de support Ă  une translation de la philologie allemande dans le folklore russe » p. 236. On est donc trĂšs loin d’une conception des passages comme forme de dĂ©pendance. Non seulement la direction des passages peut s’inverser, mais ce qui est accueilli dans le nouveau contexte ne l’est vraiment qu’au terme d’une resĂ©mantisation, d’un changement de nature plus important que les traductions proprement dites » p. 270. Si dans les sciences humaines, les transferts se jouent des frontiĂšres disciplinaires ou les utilisent comme des moyens d’imprimer les diffĂ©rences, les formes d’appropriation » p. 271 mais en plus la pĂ©riphĂ©rie, russe en l’occurrence, est Ă  remettre au centre » pour expliquer les imbrications philosophiques franco-allemandes des annĂ©es 1930 » et plus gĂ©nĂ©ralement doit-on parler d’un moment russe » dans l’histoire des sciences humaines françaises et allemandes. Le 7 novembre 2014 BIBLIOTHEQUE DE L’INSTITUT CERVANTES 11, avenue Marceau – 75 016 Paris JournĂ©e d’etude Poesie poĂšmes Passage de voix 7 nov StĂ©phane MallarmĂ© Ă  propos de L’aprĂšs-midi d’un faune de Debussy “Je croyais l’avoir mis en musique moi-mĂȘme; c’est une transposition du mĂȘme au mĂȘme.” OEuvres complĂštes, PlĂ©iade, p. 870 Walter Benjamin par GisĂšle Freund, Paris. 1936. Il s’agit de considĂ©rer cette notion peu employĂ©e Ă  ce jour dans les Ă©tudes littĂ©raires et qui me semble dĂ©cisive pour une approche thĂ©orique et didactique des faits littĂ©raires le racontage. Cette notion poursuit la rĂ©flexion de Walter Benjamin publiĂ©e en 1936. On peut lire une Ă©dition rĂ©cente de ce texte avec un long commentaire de Daniel Payot paru chez CircĂ© en 2014. L’intĂ©gralitĂ© du texte de Benjamin pris Ă  ses Écrits français Paris, Gallimard, Folio Essais, 1991 est disponible en suivant ces deux liens et On trouvera ensuite un dossier de prĂ©sentation et d’analyse de ce texte Ă  cette adresse J’aimerais livrer ici quelques Ă©lĂ©ments biographiques liĂ©es Ă  sa conceptualisation que j’emprunte Ă  l’introduction de l’ouvrage Ă  paraĂźtre trĂšs prochainement aux Ă©ditions de l’Harmattan, collection “Enfance et langage”, sous le titre suivant PoĂ©tique de la voix. Le racontage de la maternelle Ă  l’universitĂ©. Et ce qu’il raconte, Ă  son tour, devient expĂ©rience en ceux qui Ă©coutent son histoire. Benjamin, 2000-III 121 Un essai expĂ©rientiel Ce livre est issu de deux expĂ©riences l’enseignement et la recherche. J’ai enseignĂ© la littĂ©rature jeunesse dans le primaire, pour la formation Ă  cet enseignement et dans l’enseignement supĂ©rieur. J’ai par ailleurs conduit, parallĂšlement Ă  ces enseignements et formations, une rĂ©flexion thĂ©orique et didactique qui voulait d’abord rĂ©pondre Ă  l’injonction narratologique ou symbolique dĂšs que littĂ©rature, injonction qui me semblait laisser de cĂŽtĂ© la dynamique des Ɠuvres et des lectures. En effet, la vulgate narratologique ou psychanalytique et ses applications du schĂ©ma narratif ou actantiel ou encore le rĂ©ductionnisme symbolique et son instrumentalisation psychologisante dans les classes et les formations, ne permettaient pas de concevoir la littĂ©rature comme une expĂ©rience d’écoute et donc comme un passage de voix. Il me faudrait certes situer sur les plans historique, didactique et thĂ©orique, ces deux expĂ©riences en regard de cette injonction, laquelle a suivi puis a Ă©tĂ© concomitante Ă  l’injonction thĂ©matique si ce n’est moralisatrice, mais des ouvrages Martin, 1997 ou articles antĂ©rieurs ont plus ou moins dĂ©jĂ  tentĂ© de cerner, avec quelques hypothĂšses, une telle configuration pratique et thĂ©orique Ă  la suite d’autres auteurs PĂ©ju, 1981. Aussi, j’aimerais proposer ici, tant Ă  l’enseignant qu’au formateur et au chercheur, un opĂ©rateur pour la pratique et la thĂ©orie de la littĂ©rature avec les Ɠuvres celui que m’a semblĂ© offrir la notion de racontage ». Dans un premier temps, je croyais avoir affaire Ă  un nĂ©ologisme et Ă  un terrain vierge qui n’auraient alors pas du tout permis de constituer un levier de transformation des pratiques et des rĂ©flexivitĂ©s, puisque tout aurait Ă©tĂ© Ă  reconsidĂ©rer. Mais je me suis vite rendu compte que le terme, peu employĂ©, l’est plus souvent de maniĂšre pĂ©jorative au sens de propos frivoles voire ridicules mĂȘme si quelques judicieux emplois littĂ©raires paraphrastiques RĂ©age, 1969 123 ou conceptualisations critiques plus rĂ©centes Ă  propos des littĂ©ratures caribĂ©ennes Deblaine, 2009 200 lui confĂšrent Ă  nouveau une valeur forte. Resterait qu’un tel terme recouvre nĂ©anmoins des faits de langage et de sociĂ©tĂ© plus que familiers dĂšs qu’on aperçoit qu’il peut opĂ©rer un lĂ©ger dĂ©placement Ă  partir du contage ». LĂ©ger mais dĂ©cisif dĂ©placement pour que se dĂ©ploie son potentiel conceptuel qui permet de dissocier l’oralisation de l’oralitĂ©, cette derniĂšre des traditions populaires ou exotiques – deux Ă©loignements, dans le temps et dans l’espace, qui sĂ©parent quand il faudrait conjoindre. Si, comme les dĂ©veloppements de l’anthropologie dynamique AugĂ©, 2011 nous l’ont appris, les traditions ne sont que des activitĂ©s au prĂ©sent des discours tout comme les lointains ne se construisent que dans des rapports Ă  l’ici de ces mĂȘmes discours, alors le racontage permettrait de poser la voix, le passage de voix, au centre de la problĂ©matique de la littĂ©rature, c’est-Ă -dire des Ɠuvres vives, avec les enfants voire les adolescents. Cette trouvaille lexicale puis notionnelle associant poĂ©tique et didactique, assez hasardeuse Ă  ses dĂ©buts, rĂ©sultait Ă  la fois de l’expĂ©rience pratique et thĂ©orique personnelle mais aussi des travaux rencontrĂ©s au cƓur de mon expĂ©rience. Il me faut aussitĂŽt signaler, parmi ces derniers, le texte de Walter Benjamin 2000-III 114-151, Der ErtzhĂ€ler 1936 traduit gĂ©nĂ©ralement comme Le Narrateur », et que j’appelle depuis longtemps Le raconteur » – une traduction toute rĂ©cente vient de me rassurer dans ce choix Benjamin, 2014. Ce texte a constituĂ© le levier dĂ©cisif de ma recherche. Depuis lors, j’ai tentĂ© d’en confirmer l’heuristique mais Ă©galement d’en fournir l’ancrage historique dans une tradition didactique et thĂ©orique. Toutefois, ce serait oublier que tout est parti de la lecture des Ɠuvres elles-mĂȘmes. Aussi, tout comme ce livre proposera dans ses marges des lectures au plus prĂšs de quelques Ɠuvres, j’aimerais commencer par deux d’entre elles qui offriront deux moyens de faire sentir immĂ©diatement au lecteur de cet essai, ce qu’opĂšre in vivo la notion de racontage. ComĂšte 1 Un navet – Mettre en bouche Le livre de Rascal, illustrĂ© par Isabelle Chatellard, Le Navet 2000, passerait inaperçu si l’on se contentait de le situer dans la tradition des contes de randonnĂ©e, qui plus est dans celle prĂ©cisĂ©ment du conte de la tradition russe, Ă  savoir Le Gros Navet de TolstoĂŻ traduit par Roger Giraud dans les deux Ă©ditions illustrĂ©es par Niam Scharkey et par GĂ©rard Franquin au PĂšre Castor 1999 et 2002 ou dans celle illustrĂ©e par Lucile Butel avec une traduction d’Isabelle Balibar chez Gautier-Languereau 1985, et, parmi bien d’autres réécritures plus ou moins heureuses, dans les albums oĂč alternent les navets et les carottes Praline Gay-Para 2008, Marie Torigoe 2004, Betty et Michael Paraskevas 2002, Alan Mets 2000 sans compter le potiron avec Françoise Bobe 1999 ou la racine gĂ©ante » avec Kazuo Imamura 1987 et encore l’énorme rutabaga » avec Natha Caputo 1954. Mais Le Navet de Rascal et Chatellard tiendrait sa spĂ©cificitĂ© de la maniĂšre dont il construit assez simplement mais avec une force remarquable un racontage exemplaire. Nous y trouvons tout d’abord un savoureux mĂ©lange des rythmes de la randonnĂ©e, des mouvements du rĂ©cit et des questions de la fable. Les reprises dialogales Aide-nous Ă  transporter » / planter » / arroser » ; que me donnerez-vous pour ma peine ? » et prosodiques grand et gros lĂ©gume » ainsi que les accumulations d’actions et de personnages jusqu’au dĂ©compte final Une cuillerĂ©e pour Puce. Deux pour LĂ©zard. Trois pour Canard. Quatre pour ChĂšvre. Et tout le reste dans son assiette » organisent un rythme de la randonnĂ©e qui ne peut qu’ĂȘtre celui d’un raconteur dont la mĂ©moire narrative est d’abord une mĂ©moire partagĂ©e qui permet Ă  l’auditeur de progressivement entrer dans la fabrique du racontage. De la mĂȘme façon, les mouvements du rĂ©cit qui font alterner l’augmentation personnages de plus en plus grands, s’ajoutant Ă  la diĂ©gĂšse en mĂȘme temps que le temps saisonnier passe et la diminution finale de la douce purĂ©e » distribuĂ©e de maniĂšre inĂ©gale et croissante, montrent le jeu de la croissance et de la dĂ©croissance au cƓur du racontage, puisque plus il progresse et plus la connaissance des auditeurs augmente, et donc plus la convivialitĂ© et le partage d’un commun se construit ensemble, mais Ă©galement plus le risque de la sĂ©paration et de la fin du racontage approche, mĂȘme si l’on sait que les auditeurs diront encore » ! Enfin, Ă  ces mouvements du rĂ©cit viennent se joindre les questions de la fable qui associe les temporalitĂ©s et les rapports d’échange entre les personnages dans une progression asymĂ©trique mĂ©tamorphosant ce court rĂ©cit en un court traitĂ© fort pĂ©dagogique mĂȘlant une petite Ă©conomie politique et une anthropologie sociale du don et du contre-don oĂč le rĂȘve initial de l’individu Quelle aubaine ! Je la planterai et, lorsqu’elle deviendra un grand et gros lĂ©gume, j’aurai de quoi me nourrir ma vie entiĂšre », aux prises avec la nĂ©cessaire association des compĂ©tences, semble se heurter aux dures conditions du rĂ©el et au rapport de forces inĂ©gales. La leçon de la morale porte d’ailleurs, comme souvent chez La Fontaine, plus une problĂ©matisation aux rĂ©ponses incertaines qu’une moralisation Ă©vidente en effet, l’association n’est pas ici la solution Ă  tous les maux alors mĂȘme qu’elle est inĂ©vitable. Toutefois, la fable problĂ©matique portĂ©e par les mouvements du rĂ©cit et les rythmes de la randonnĂ©e trouverait heureusement son compte dans et par le racontage lui-mĂȘme puisque, outre la force prosodique dĂ©jĂ  signalĂ©e tout au long du rĂ©cit, c’est bien par cette leçon de bouche qu’elle s’achĂšve quand d’un mĂȘme geste, les cinq amis portĂšrent Ă  leur bouche la purĂ©e de navet
 Et l’on put entendre Ă  dix lieues Ă  la ronde Beeeeeeuuuuuuurrrk ! » Non seulement la figure de la ronde, dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e prĂ©cĂ©demment Tous les quatre en eurent les larmes aux yeux et ils chantĂšrent Ă  la ronde Pousse, pousse notre lĂ©gume, pousse bien grand ! Pousse, pousse notre lĂ©gume, pousse bien gros ! », concentre pragmatiquement dans la diĂ©gĂšse la figure exacte de ce que fait le racontage Ă©tendre par cercles concentriques sa propre force de passage de voix pour qu’il reste dans l’inaccompli. Par ailleurs, cette voix commune rĂ©sultant d’une ingurgitation et donc d’une incorporation, montre bien que le racontage est affaire de passage de corps Ă  corps bouche Ă  bouche affaire de voix comme entre-corps dans et par le langage. Qui a dit qu’un navet ne mĂ©ritait pas la consĂ©cration littĂ©raire ? Le Navet de Rascal et Chatellard propose en tous cas un fabuleux – quoique modeste – racontage oĂč l’axiologique, le pragmatique et le poĂ©tique ne font plus qu’un. Il montre ainsi combien le racontage dĂ©fait les habituelles typologies analytiques fonctions, genres, registres, etc. pour demander une poĂ©tique du continu avec la voix jusqu’à une didactique Ă  la hauteur d’un tel dĂ©fi. ComĂšte 2 Un escargot – S’endormir/se rĂ©veiller dans le racontage ? Il faut treize histoires Ă  la douzaine ! pour que Claude Boujon, dans Les escargots n’ont pas d’histoires 1987, nous plonge dans le paradoxe du racontage le hĂ©ros des histoires n’est pas toujours celui qu’on croit ! En effet, si le hĂ©ros du lapin frileux » est bien un lapin, celui du chat Ă©tourdi », un chat ; celui – mais il faudrait employer le fĂ©minin – et donc celle du heureux hasard », une pierre ou peut-ĂȘtre une jeune fille sauvĂ©e par cette pierre alors qu’un farouche bandit » allait s’emparer d’elle ; celui du prĂ©tentieux papillon », un papillon Ă  moins qu’on considĂšre que le hĂ©ros et donc l’hĂ©roĂŻne ait Ă©tĂ© la fleur carnivore qui avait avalĂ© ce papillon vantard ; celui de l’ñne vert », l’ñne enchantĂ© de n’ĂȘtre pas bleu comme une vache bleue » ; celui des chaussettes du roi », le roi Ă  moins que ce ne fussent ses chaussettes qu’il promenait pour les faire sĂ©cher, accrochĂ©es Ă  une lance ; celle de la grenouille cracheuse », une grenouille ; celle d’une histoire cruelle », une souris Ă  moins que ce ne fut le chat qui l’a bel et bien mangĂ©e ; celle d’ une sorciĂšre en colĂšre », une sorciĂšre plus petite qu’une mouche » ; celui d’ un chien triste », ce dernier ; ceux de Tounoir et Toucouleur », ces deux hĂ©ros qui vivaient sur le mĂȘme arbre Ă  moins qu’on ne prĂ©fĂšre l’un Ă  l’autre il y a de fortes chances pour que vous prĂ©fĂ©riez Tounoir quand vous aurez entendu l’histoire ; et enfin celui d’ un gros fumeur », un Ă©lĂ©phant qui aimait le tabac »  Bref, ces treize histoires courtes ne posent pas vraiment de problĂšme puisqu’elles ne parlent pas des escargots ! En effet, il aurait Ă©tĂ© Ă©tonnant, pour celui qui les raconte, qu’il en ait Ă©tĂ© ainsi, puisque selon cet expert en histoires Les escargots n’ont pas d’histoires » ! Sauf qu’in fine, notre raconteur d’histoires s’est endormi dans sa coquille, alors que nous n’avons jamais Ă©tĂ© aussi nombreux Ă  l’écouter. Il ne pourra plus dire que les escargots n’ont plus d’histoires. Il y a maintenant celle de l’escargot qui raconte des histoires Ă  d’autres escargots ». Si presque tout le texte de cet album est entre guillemets, il est facile d’attribuer les paroles du prologue et des treize histoires Ă  ce raconteur qu’est l’escargot qui traĂźne sa maison Ă  travers le monde », dans un dispositif qui rĂ©partit les treize histoires dans treize doubles pages. A chaque double page, un escargot, en pied de page face Ă  des escargots de plus en plus nombreux, raconte une histoire dans une impressionnante bulle ou phylactĂšre, organisĂ©e un peu Ă  la maniĂšre d’une bande dessinĂ©e et occupant presque toute la double page. Toutefois, il semble plus dĂ©licat d’attribuer celle de l’épilogue puisque le raconteur endormi y a laissĂ© place Ă  quelqu’un d’autre mais Ă  qui ? Plusieurs hypothĂšses sont alors plausibles mais toutes concourent Ă  ce que les auditeurs, reprĂ©sentĂ©s par les escargots qui Ă©coutent l’escargot raconteur, chacun d’entre eux ou tous ensemble, aient pris en charge le racontage. Aussi, la morale de cette histoire qui, rappelons-le, en compte dĂ©jĂ  treize, c’est que, non seulement le hĂ©ros de cette histoire s’est inventĂ© dans sa voix, mais Ă©galement son cercle hĂ©roĂŻque s’est considĂ©rablement agrandi au point de passer le relais
 Telle serait la force du racontage transformer l’hĂ©roĂŻsme des rĂ©cits, d’une action Ă©clatante ou d’une vĂ©ritĂ© dirimante mais au fond Ă©crasante voire excluante en une opĂ©ration dĂ©mocratique inclusive ; transformer Ă©galement les hĂ©ros en modeste matiĂšre problĂ©matique d’un passage de voix. Le racontage serait donc ce passage de voix qui demande de considĂ©rer l’activitĂ© continue de la voix des histoires comme porteuse de sens. Plus que le sens qu’une voix serait chargĂ© d’exprimer pour que des lecteurs le retrouvent, voire y soient amenĂ©s par quelque lecteur savant, hermĂ©neute ou autre, les lecteurs y compris les dĂ©butants et, comme on dit, les non-lecteurs dĂšs qu’ils sont auditeurs, n’ont rien Ă  retrouver mais seulement Ă  se trouver ou Ă  se retrouver, formant alors communautĂ©, acteurs du racontage. Alors la littĂ©rature comme pratique et thĂ©orie du racontage n’a pas besoin d’une hermĂ©neutique mais d’une poĂ©tique, celle-ci n’étant que l’écoute d’une Ă©coute – ce qui est considĂ©rable ! quand la premiĂšre trop souvent demande de ne plus Ă©couter mais seulement de contempler la vĂ©ritĂ©, le sens, le texte ou toute autre essence qui oublie que les Ɠuvres ne valent que si elles continuent d’Ɠuvrer. Le racontage explorerait dans sa pluralitĂ© ce continu de l’Ɠuvre. Si l’escargot s’est endormi, le racontage n’a pas cessĂ© de nous rĂ©veiller ! Pour des dĂ©veloppements sur le racontage en littĂ©rature de jeunesse, voir les billets suivants sur le carnet “La littĂ©rature Ă  l’école Fables et voix Livres et lecteurs” Lecture d’Ode au recommencement de Jacques Ancet Lettres vives, coll. Terre de poĂ©sie », 2013, 90 p. par Laurent Mourey oĂč vais-je dans cette prose cadencĂ©e qui chante un peu mais pas trop » p. 77 S’égarer, recommencer, l’un par l’autre l’ode est avec l’écriture de Jacques Ancet, l’ouverture d’un quelque chose Ă  dire permanent et interminable. C’est bien ce flux qui est Ă  l’Ɠuvre, et en travail, dans ce long poĂšme en cinq parties, Ă©crit comme en versets de prose cadencĂ©e » p. 77. Je dirais aussi en laisses – en donnant Ă  ce mot son sens de dĂ©part, un couplet qui se dit et se rĂ©cite dit et rĂ©citĂ© en se laissant aller, d’un trait », ainsi qu’on peut le lire dans le dictionnaire du petit Robert. Dans sa disposition, le poĂšme fait se suivre, et laissealler, dans chacune de ses parties, une suite de versets dont le premier est marquĂ© Ă  son attaque d’une majuscule, mais dont aucun ne reçoit de point, la ponctuation faible en la virgule Ă©tant marquĂ©e et scandant la phrase. La prose est cadencĂ©e » par la disposition mĂȘme, celle-ci indiquant ses interruptions et ses recommencements, ses silences et ses lancĂ©es, comme les valeurs de ce dire qui tient essentiellement dans le dĂ©sir et l’avancĂ©e – un dire travaillĂ© par un Ă  dire », par ses silences autant que par son expression. Parler de verset de prose permet de ne pas s’en tenir Ă  une forme littĂ©raire mais d’essayer d’entendre au mieux une Ă©criture qui se tient au plus prĂšs de la parole et de son Ă©coulement infini, pour le dire autrement de son vivant. La question pour l’écrivain, le poĂšte Ă©tant de saisir ce vivant jusque dans son Ă©nigme, avec ses emportements, sa jubilation et ses dĂ©chirements. Le titre du poĂšme, du livre-poĂšme, semble en rĂ©sumer l’expĂ©rience et signifie peut-ĂȘtre un certain climat de poĂ©sie Ode au recommencement ; si le poĂšme cĂ©lĂšbre une chose, ce ne serait que ce mouvement mĂȘme qu’il Ă©pouse, et que le commencement pousse Ă  Ă©pouser. L’ode renvoie Ă  tant d’Ɠuvres, qu’elle nous plonge Ă  l’infini dans des rĂ©sonances et des voix ; le recommencement est encore ce climat du poĂšme, du fait qu’un moment d’écriture renvoie toujours Ă  un autre, qu’un poĂšme est prĂ©cisĂ©ment un passage – et jamais vraiment un extrait, mĂȘme si l’on extrait toujours d’un livre –, un passage qui vient recommencer un autre. Ces rĂ©sonances sont actives en nous et font de la lecture une Ă©criture Ă  l’infini. Alors, certainement, le propos de l’ode sera autre que celui de cĂ©lĂ©brer, mais plutĂŽt un mouvement de vie en langage. Le titre est comme dĂ©doublĂ© de la citation de Claudel figurant en exergue, extraite de la premiĂšre de ses Cinq grandes Odes Que je ne sache point ce que je dis ! que je sois une note en travail ! » Il ne s’agit pas tant d’afficher par cette citation un modĂšle que de rĂ©pondre et continuer ce qui dans l’écriture est du cĂŽtĂ© de l’emportement, de la dessaisie de l’identitĂ© par une altĂ©ritĂ© creusĂ©e dans l’écoute. Ce discursus propre Ă  l’Ɠuvre se signale d’abord par une rupture avec ce qu’on pourrait appeler l’autoritĂ© lyrique et fait lire Claudel en direction de ce que fait Ancet un abandon maĂźtrisĂ© Ă  la voix qui pousse Ă  trouver la maĂźtrise lĂ  oĂč on ne l’attend pas forcĂ©ment – dans une Ă©criture qui fait autant qu’elle dĂ©fait, dans un chant qui n’est pas de l’ordre de la cĂ©lĂ©bration, mais d’une prose qui recherche en soi ce qui dĂ©borde et dĂ©veloppe une altĂ©ritĂ© interminable. Un chant emportĂ© et dĂ©chirĂ©, un chant qui sourd sous la phrase, car cette prose est l’invention et le dĂ©sir d’un phrasĂ© qui soit le dĂ©ploiement de l’intime, au cƓur duquel est touchĂ©e en langage cette altĂ©ritĂ© ; Ă  la premiĂšre page du livre on trouve ce rejet, comme augural, d’un verset Ă  l’autre, vĂ©ritable cassure de l’identitĂ© pour trouver une connaissance nouvelle, celle d’une Ă©coute du langage, de ce qui parle, le dĂ©ploiement d’un ça parle » dans et par l’écriture qui fait de soi, du monde une matiĂšre d’inconnu je reviens le ciel retombe sur mes yeux avec une lenteur d’enfance, je ne sais plus si c’est bien moi qui parle ou si de moi ne reste que ce peu de paroles Ă©parpillĂ©es que je ne reconnais plus p. 9 C’est d’une identitĂ© en devenir qu’il s’agit, et qui advient par et vers l’inconnu en ne cessant pas d’ĂȘtre une venue, un infiniment Ă  venir » pour reprendre Ă  Meschonnic. La note en travail » est chez Ancet un contre-chant qui creuse une contre-identitĂ©. On pourrait ainsi parler d’une sorte de note sourde qui rompt avec les certitudes du moi, voire d’une poĂ©sie lyrique, pour abandonner et emporter le sujet dans l’écoute du langage au creux de l’intime. Dans cette aventure de la voix, d’une voix plurielle qui se construit et s’invente par ce qui sourd en elle, faire et dĂ©faire sont continus et tracent une ligne de vie jusqu’à la mort mais ils nous font, et nous dĂ©font, ils sont notre peu de vie jusqu’au silence dĂ©finitif » p. 18 ; ils » reprenant ces battements au soir [
] si fragiles qu’on ne les entend pas », et les battements » continuant aussi les bruits de rue » p. 17 on comprend que la voix du poĂšme est une chambre d’échos, une oreille des plus fines comprenant les perceptions du corps et explorant depuis le langage le non-linguistique qui traverse la langue j’ai perdu mes mains – mais pas ma langue, je la suis et c’est toujours le mĂȘme air, la mĂȘme chanson que je rĂ©pĂšte, que je ne sais que rĂ©pĂ©ter » p. 17. Il y a dans cette Ă©criture le dĂ©sir d’un phrasĂ© qui soit la recherche et l’écoute d’un continu, du je au rĂ©el, autant du senti que de la pensĂ©e, jusqu’à toucher et atteindre une intimitĂ© mouvante autre visage, autres yeux, corps qui se dĂ©forme, s’affaisse, mais je dis, c’est moi, mĂȘme si moi, je ne sais pas » p. 18. Le problĂšme du poĂšme est de se faire une Ă©coute et de faire entendre ce qui, de soi et avec les mots, dans le langage, se transforme et nous transforme en mĂȘme temps que ce qui se rĂ©pĂšte mais jamais Ă  l’identique le rĂ©el, le corps, la pensĂ©e qui passent sur le fil du temps. Ainsi les livres de Jacques Ancet sont les piĂšces, les passages d’un poĂšme qui s’écrit dans ses rĂ©pĂ©titions et ses diffĂ©rences. Une telle pratique d’écrire fait alors de l’ignorance un mode de connaissance, une connaissance qui ne procĂšde que du poĂšme et n’est pas de l’ordre de la doctrine. Ce serait plutĂŽt une connaissance seconde qui tient donc Ă  l’écoute du langage et c’est pourquoi je reviens, je vois et je ne vois pas, j’entends sans entendre, je touche une matiĂšre fuyante » p. 16. Le poĂšme rĂ©alise un incomprendre, celui de vivre en langage, dans le plein du langage, au milieu d’une Ă©coute qui prend la vie et fait sentir le rĂ©el par l’oralitĂ© ; on pourrait parler d’un rapport oral au monde et Ă  soi qui font de l’écriture une prophĂ©tie, un dire qui part en avant de soi. Qu’on lise ce passage pour Ă©couter ce dĂ©bordement et en mĂȘme temps l’acuitĂ© avec laquelle il est dit comment me reconnaĂźtre dans ces vagues une Ă  une poussĂ©es par quel vent, quel obscur courant et je veux me taire et leur Ă©cume vient me blanchir la bouche et je dĂ©gorge, oui je dĂ©gorge, chĂȘne visage tank clĂŽture araignĂ©e avenues nĂ©buleuses Ă©ponge silo journal primevĂšre tour Ă  genoux tarmac nombril muraille cellule volcan je vois ce que j’entends, le langage est mes yeux, je serre les dents, je dis stop, arrĂȘtez et je continue, je laisse filer muraille volcan abysses fourmi, je suis une Ă©numĂ©ration muette et son grouillement de syllabes, je bafouille, des cris me dĂ©chirent, je fouille une dĂ©charge de mots usĂ©s, de bribes de phrases que je ne comprends plus de mes yeux sortent des soleils et des nuits, de ma bouche des vols serrĂ©s d’oies sauvages, mes doigts touchent un horizon de flammes, mes pieds pataugent dans le sang p. 21 Ces lignes viennent comme rĂ©pondre aux odes de Claudel en montrant le poĂšme aussi comme la recherche d’un dire et d’un comment dire le rĂ©el par les multiples choses qui le construisent et habitent la pensĂ©e et se retrouvent comme travaillĂ©es, remuĂ©es par l’écriture tu contemples chaque chose dans ton cƓur, de chaque chose tu cherches comment la dire ![1] » Une autre citation en exergue du livre est tirĂ©e du Chef d’Ɠuvre sans queue ni tĂȘte de Yannis Ritsos, dans la traduction de Dominique Grandmont & te voici qui recommences comme si rien ne s’était passé  » Le sans queue ni tĂȘte » s’impose dans sa rĂ©sonance avec le je ne sais pas » qu’on trouve rapidement au dĂ©but du poĂšme. Il prolonge aussi quelque chose du dĂ©sir de ne pas savoir ce que je dis » de Claudel. Cette mise en avant de l’ignorance peut se lire alors comme un dĂ©sir d’aller Ă  l’inouĂŻ, au-delĂ  de ce qu’on nous pousse toujours Ă  comprendre, de ce qu’une rĂ©alitĂ© par trop prĂ©gnante impose et que le poĂšme met en crise. Ainsi la rĂ©alitĂ© et le rĂ©el qui affleure dans le poĂšme sont clairement opposĂ©s, le rĂ©el Ă©tant ce qui, incomprĂ©hensible, discontinu et pluriel, sourd du prĂ©sent, dans une Ă©nonciation interminable et toujours en recommencement. Le recommencement est marquĂ© par des retours – je reviens » est le premier verbe du poĂšme et la formule qui lance et relance l’écriture je reviens, j’ai Ă©tĂ© absent des semaines » ; je reviens le ciel retombe » ; mais je reviens, Ă©coutez, le monde me traverse toujours » versets 1, 2 et 4, p. 9. Le poĂšme est placĂ© sous le double signe du retour et du dĂ©tour d’une phrase qui embrasse et invente du rĂ©el, du sujet, de l’infini et qui rencontre un quelque chose Ă  dire, ce rien et ce silence qui la traversent. Reprise tout au long du poĂšme la formule je reviens » est le performatif d’une Ă©criture qui explore le prĂ©sent, un prĂ©sent oĂč je » s’absente et revient, se fait de se dĂ©faire. Ce prĂ©sent de l’écriture et de la vie est dĂšs lors son aventure et son recommencement ; le recommencement aussi d’un je » d’emblĂ©e distinct d’un moi », car si je ne sais plus si c’est bien » et si de moi ne reste que ce peu de paroles que je ne reconnais plus », je » est l’actif et la note est insistante, celle qui est en travail » pour reprendre encore Ă  Claudel mais je reviens, Ă©coutez, le monde me traverse toujours ». S’ouvre une subjectivitĂ© sans limite qui est le rĂ©el, sans autre existence possible que dans et par le poĂšme. C’est, au sens fort de la formule, un monde autrement dit, rendu sensible, suggĂ©rĂ©. Et ce qu’on sent passe dans un silence entre les lignes, une sorte de qualitĂ© de l’air, ce qu’on entend dans le langage, comme une phrase au creux de l’oreille, mais sans qu’on puisse lui assigner de nom. La teneur du rĂ©el est dans cet appel et ces rappels qui courent dans le poĂšme, dans sa prosodie, sa syntaxe, ses agencements de mots, le rythme de la parole et de l’écriture. C’est assurĂ©ment ce qui, de poĂšme en poĂšme, de livre en livre, constitue le poĂšme-Ancet, une sorte de retrempe du langage et de la voix dans diffĂ©rentes maniĂšres d’écrire, lĂ  une Ă©criture prose d’une phrase ininterrompue, ailleurs le vers mesurĂ© en onze, ou dix-sept syllabes – ce ne sont que quelques exemples, pour donner corps Ă  la rumeur et poursuivre une prose du poĂšme ou une certaine qualitĂ© de la voix. Cette subjectivation est donc un recommencement gĂ©nĂ©ralisĂ©, d’une ligne Ă  l’autre aussi, pour suivre le silence qui procĂšde de chacun de ses moments, pour Ă©couter le devenir qui s’empare du monde, de la parole intĂ©rieure, du monde tel qu’il trouve Ă  se dire dans une musique qui n’est pas du son, ni de la sonoritĂ© pas autre chose que l’air du poĂšme qui emporte son Ă©coute et son Ă©criture vers plus que le sens des mots et le savoir. Comme Ancet l’écrit au sujet de MallarmĂ©, le monde passĂ© par le silence la musique de la voix y resurgit comme Ă  l’état naissant.[2] » Ceci renvoie Ă  la musique telle que l’auteur de La Musique et les lettres la dĂ©finit dans une lettre Ă  Edmund Gosse l’au-delĂ  magiquement produit par certaines dispositions de la parole »[3]. On retrouve le sans queue ni tĂȘte » de Ritsos, qui rejoint aussi le problĂšme poĂ©tique trouvĂ© dans la premiĂšre Ode de Claudel du comment dire » vous entrez dans une histoire sans queue ni tĂȘte, on dit c’est la vie, elle vous regarde de loin dĂ©jĂ , elle vous mange » p. 9. Sans queue ni tĂȘte et dans tous les sens oĂč peut mener le poĂšme, c’est-Ă -dire dans l’écoute gĂ©nĂ©ralisĂ©e qu’il prĂ©sente sous les yeux la question est bien celle d’un comment dire quand les dispositions de la parole, toujours singuliĂšres, posent encore la question d’un comment lire. Ces questions se doublent encore de celle du sujet et de son inconnu qui recommence de mĂȘme alors comment revenir comment c’est moi regarde c’est moi encore je suis lĂ  » p. 9 On se rend compte dĂšs cette premiĂšre page que dire » et revenir » sont continus et qu’une sĂ©mantique autour du second verbe, autour de sa performativitĂ© et rĂ©flexivitĂ© se construit je reviens » se retrouvera dans le texte dans une relation avec il y a » et c’est du mouvement qui est introduit dans ce qu’on pourrait trop vite juger stable avec l’écriture et par elle, le monde bouge. DĂšs la onziĂšme page du livre, on lit ces attaques de versets je reviens mais je ne sais d’oĂč ni oĂč j’arrive, j’avance dans une confusion telle » ; puis cette sĂ©rie il y a une soirĂ©e » – il y a une ville » – il y a tout ce que je ne dirai pas et qui m’accable » – il y a tout ce que je dis, tout ce qui est lĂ  ». Par ces prĂ©sences comme glissĂ©es par la voix, ainsi que l’énumĂ©ration qui donne au poĂšme une inflexion narrative par l’espace, les choses et les objets, les indices temporels aussi, on est entraĂźnĂ© dans un mouvement qui conduit Ă  l’égarement ou Ă  l’errance une confusion telle » se prolonge dans ce passage muet, comme un frĂŽlement ». Les Ă©lĂ©ments identifiĂ©s, marquĂ©s du sceau de la rĂ©alitĂ©, comme sirĂšnes, gratte-ciel et maisons basses » se rĂ©solvent dans une approximation. Tout devient errance parmi les mots, dans ce qui fuit entre eux, sous eux » souffle lĂ©ger » ; ainsi le poĂšme reprend le leitmotiv alors dire je reviens, c’est peut-ĂȘtre entendre simplement ce murmure, on dirait une voix » p. 12. L’énumĂ©ration montre un rapport entre revenir et dire il s’agit de revenir autant avec que par une parole qui dise le rĂ©el en le sentant au creux du langage. Ce rĂ©el passe entre la rĂ©alitĂ© il est une voix, qui dit le monde Ă  l’infini, mais fait rencontrer non une rĂ©alitĂ© mais du sujet, le poĂšme d’un corps et d’une pensĂ©e, du langage travaillĂ© par son silence un rĂ©el inouĂŻ qui n’a lieu qu’en poĂšme et rien qu’en poĂšme. Et le travail de l’écriture est de montrer la rĂ©alitĂ© dans sa matĂ©rialitĂ©, par les mots qui nomment, Ă©numĂšrent et dans un mĂȘme temps de vaporiser cette mĂȘme rĂ©alitĂ©, immergĂ©e qu’elle sera dans une voix qui s’explore elle-mĂȘme, s’interroge et s’invente. S’opĂšre ainsi une sorte de frottement entre une rĂ©alitĂ© tautologique, marquĂ©e entre autre par le prĂ©sentatif il y a » et la densitĂ© d’une phrase qui emporte toute nomination et crĂ©e de la suggestion, un sens latent du poĂšme. En lisant plus loin l’Ode au recommencement on comprend aussi je reviens » comme une suture recoudre des morceaux d’infini, les moments d’une phrase interminable est un peu la fonction du leitmotiv Comment dire alors je reviens, sans je pour revenir, et pourtant, oui, je reviens, la voix parle toujours, et que dit-elle » p. 27. On lit dans l’adverbe d’opposition comme un retour au milieu du langage et de son Ă©parpillement. Et ce retour Ă  soi serait un retour Ă  la voix quand l’éparpillement au milieu du langage laisse justement sans voix. Mais il n’existerait pas de retour sans abandon Ă  une voix, ni sans travail pour faire sienne cette voix, en faire sa langue, par-delĂ  l’oubli et par-delĂ  sa propre personne rencontrĂ©e dans le miroir que dit-elle, c’est pour savoir que je reviens, pour habiter sa vibration Ă  peine, la mettre sur ma langue l’articuler, et croire que c’est moi qui parle quand tout en moi se fait oubli, ennui, mutisme quand tout m’abandonne, me laisse debout, comme l’autre Ă  me coiffer me boutonner, Ă  compter pertes et profits Ă  fixer ce visage dans la glace que je ne reconnais pas, et lui me reconnaĂźt-il p. 27. Par l’expĂ©rience de l’altĂ©ritĂ© on retrouve une Ă©criture qui fait du poĂšme une errance intĂ©rieure et une Ă©popĂ©e de la voix, au sens d’un epos. Ainsi l’écoute du langage offre un envers du langage et de la vie j’écris ce que je ne sais pas Ă©crire, les mots en feu et la coulĂ©e de lave d’une phrase illisible et si la voix s’est remise Ă  parler est-ce parce que je reviens D’une certaine façon, l’ode rejoint la chronique, en ceci qu’elle est l’écriture d’une aventure du sujet, lequel se rencontre dans et par son propre Ă©garement. Avant l’Ode au recommencement, Ancet a Ă©crit une Chronique d’un Ă©garement[4]. Le poĂšme est bien l’envers du quotidien ; du moins le poĂšme est-il ce qui est latent dans ce quotidien. Il correspond Ă  une Ă©coute qui est une attention Ă  ce qui vient ; et si elle est du jour, en ceci qu’ elle n’est pas sans rapport avec le temps et son Ă©coulement – ce que l’on peut comprendre dans la chronique ainsi que dans le journal[5] -, l’écriture d’Ancet explore une obscuritĂ©, insĂ©parable du jour et du temps traversĂ©. Ainsi elle s’apparente aussi Ă  une avancĂ©e dans l’obscuritĂ©. Une telle qualitĂ© de l’Ɠuvre trouve son titre dans L’IdentitĂ© obscure, publiĂ© en 2009. S’il entretient un rapport Ă©vident avec l’expĂ©rience de l’altĂ©ritĂ© au cƓur du langage l’obscur peut s’entendre dans plusieurs acceptions. L’obscur procĂšde d’abord d’une obscuritĂ© toute particuliĂšre puisqu’elle est clartĂ©. Une clartĂ© qui tient Ă  une certaine luminositĂ© de l’écriture ce que le poĂšme dit, il le dit et ce qu’il projette tient d’un poudroiement ; cette mĂ©taphore, prĂ©sente chez Ancet, est suggĂ©rĂ©e par ce qu’Ode au recommencement dĂ©signe par la mĂ©taphore des mots en feu »,, mĂ©taphore Ă©voquant les feux rĂ©ciproques » qu’allument les mots chez MallarmĂ©. C’est une maniĂšre de penser ce que fait le poĂšme, comme ne procĂ©dant que de lui les mots sont sortis du dictionnaire, pour n’ĂȘtre que du poĂšme – du n’indiquant pas tant l’appartenance que la provenance – et prenant ainsi une valeur plurielle en rapport avec les autres mots. Le poĂšme est un acte, d’ordre Ă©thique et rien n’a lieu que le poĂšme qui transforme les significations de langue en des valeurs du sujet qu’une lecture et une Ă©criture inventent et rĂ©inventent. De lĂ  ce rapport de tension entre une obscuritĂ© et une clartĂ©, entre des significations linguistiques et un sens dont le cƓur est une Ă©nigme et qui ne cesse de s’inventer. Au dĂ©but de la cinquiĂšme et derniĂšre partie de l’Ode on peut lire chacun de mes mots est l’écho rĂ©verbĂ©rĂ© d’autres mots » p. 71 jusqu’au suspens Ă©bloui » p. 73. Ces formules restituent ou rĂ©sument l’expĂ©rience d’une lecture et d’une Ă©criture qui tiendraient de l’extase du sens Ensuite ? ensuite revenir ne signifie plus rien, depuis longtemps tout a Ă©tĂ© dit » p. 71. C’est justement dans cet accompli que dĂ©bute – commence et recommence – l’inaccompli, le recommencement d’une voix qui Ă  peine revenue, repart les Ă©chos font le poĂšme autant que le poĂšme les fait, n’en finissant pas de continuer une pensĂ©e en mouvement et de tendre ainsi vers un Ă -dire » qui dĂ©ploie le rapport entre vivre, Ă©crire, penser et sentir. Une autre mĂ©taphore pour penser et continuer ce rapport une sorte de rumeur d’eau qui coulerait sous la vie » p. 71 La parole Ă  Ă©crire, toute intĂ©rieure et d’ouverture, se rĂ©sout en un appel le poĂšme est encore l’ouverture vers la rencontre. Une autre valeur de l’obscur, aprĂšs ce qui sourd et rĂ©sonne, est la matiĂšre tĂ©nĂ©breuse au creux du langage qui tiendrait plus directement de l’énigme et dont la clartĂ© est comme la portĂ©e ou l’induction jamais achevĂ©e. Cet obscur est celui du Silence des chiens qu’Ancet retrouve, avec la force de l’allusion, dans l’Ode au recommencement. Ces voix sans visage [qu’on] appelle des chiens » p. 13 peuvent mener vers les tĂ©nĂšbres, faire entrer dans le labyrinthe perdu dans un miroitement traversĂ© de tĂ©nĂšbres qui remontent comme une envie de vomir prĂšs de l’évier et son odeur d’éponge sale » p. 42. D’oĂč une troisiĂšme valeur de l’obscur qui tient Ă  l’énigme du monde, Ă  son opacitĂ©, – ce Ă  quoi l’opacitĂ© du poĂšme est une rĂ©ponse, un rĂ©pons ce que je dis me dit, ma parole est un souffle, je ne suis rien, mais un rien qui flambe au-dessus du nĂ©ant » p. 44, pour conclure la troisiĂšme partie de l’Ode. Quelque chose d’à la fois tellurique, aĂ©rien, ignifuge et solaire est touchĂ© par l’écriture ; la sensation est ici pensĂ©e dans le langage, ce qui construit ce qu’on peut appeler une pensĂ©e poĂ©tique ; et le poĂšme Ă©voque le monde ainsi tu t’arrĂȘtes toujours trop tĂŽt parce que tu ne sais pas maĂźtriser cette fatigue qui aussitĂŽt te submerge parce que tu ne sais pas entrer dans cette obscuritĂ© grouillante que tu appelles aussi le monde p. 49 Ecoute du monde du langage, et de l’énigme de chacun, l’écriture se mue en bĂ©gaiement, une sorte de butĂ©e sur le rĂ©el, un rĂ©el qui sourd d’elle et Ă©chappe pourtant au dire, cette butĂ©e tournant Ă  la ritournelle je dis lĂ , je dis lĂ , lĂ , je dis, c’est lĂ , je ne vois rien mais j’en suis sĂ»r, tout est lĂ  » p. 56. Ou encore et je dis le monde est cette fuite [
] il est ceci et cela et ça et ça et ça [
] il est dans ta bouche ce que tu ne dis pas et qui te dit » p. 48. On pourrait dĂšs lors comprendre que l’obscur est celui de tous les rapports d’un sujet et du monde dĂšs que ce monde est Ă  dire, rapports aussi que le poĂšme, son Ă©criture, laisse entendre, porte Ă  l’oreille pourrait-on dire, par la rĂ©sonance gĂ©nĂ©ralisĂ©e qu’il suscite. Alors ce rĂ©el procĂšde bien du poĂšme ; il sourd de lui, lequel implique et crĂ©e ce continu entre penser, Ă©crire, sentir, penser. Ces valeurs de l’obscur sont donc l’Ɠuvre mĂȘme du poĂšme, qui les dĂ©couvre ou les rencontre. Elles se construisent dans un rapport au rĂ©el qui procĂšde tout entier de l’écriture et fait qu’il ne peut exister de rĂ©alisme ni d’essence des choses et du monde dans la poĂ©sie d’Ancet. Pas non plus de reprĂ©sentation, mais bien un rĂ©el que l’écriture fait sourdre, fait entendre et sentir par elle. L’écriture et la rĂ©alitĂ© sont irrĂ©ductibles l’une Ă  l’autre. La poĂ©sie de Jacques Ancet n’est pas une dĂ©ploration de la sĂ©paration indĂ©fectible des mots et des choses, ce qui la dĂ©marque d’un certain lyrisme contemporain. Elle est plutĂŽt de l’ordre d’une relation et d’une rencontre ainsi que d’une Ă©coute, ce qu’il affirme en Ă©voquant la recherche d’un Ă©quilibre » ou encore la valeur de l’instant – un instant parfait » dont l’écriture serait le dĂ©sir et la durĂ©e Mais je reviens, j’essaye de retrouver ce point oĂč soudain tout se tiendrait en Ă©quilibre, oĂč la montagne, le genou, le cri, le froissement d’un journal, le silence et la lumiĂšre orange des pĂ©tales devant moi, ne seraient qu’un seul Ă©clat comme si toute une vie n’avait eu d’autre but que d’atteindre la cime d’un instant parfait tout en sachant trĂšs bien qu’elle ne l’atteindrait jamais p. 31 Peut-ĂȘtre cette dĂ©marche rencontre-t-elle en chemin la dĂ©marche mystique certains mots, ce point », Ă©clat », puis cime » y font penser. Mais il s’agirait d’un mysticisme sans dieux, entiĂšrement tournĂ© vers l’écoute d’une voix interminable qui dirait la relation au vivant, une voix jamais totalement atteinte car elle s’associe au temps, Ă  la pensĂ©e, au vivant, tout entiĂšre affect et langage et rapport Ă  soi et Ă  l’altĂ©ritĂ©, une voix qui associe Ă©galement dedans et dehors et qui s’impose comme un rapport interminable et infini. Le rĂ©el est ainsi vĂ©cu, pensĂ© comme du sujet, c’est-Ă -dire comme une relation ; et toute Ă©vocation n’est pas une nomination mais le dĂ©ploiement d’un rapport. C’est lĂ  qu’on peut comprendre la valeur de l’image dans l’Ɠuvre si elle est prĂ©sente c’est par un certain flottement, une imprĂ©cision visuelle qui la livre Ă  une qualitĂ© d’écoute, une Ă©coute du silence et de l’invisible qui passent entre les choses ; elle n’a rien de descriptif, mais elle se glisse dans des rapports, oĂč l’énumĂ©ration est encore la disposition de la parole la plus flagrante qui donne au regard sa plĂ©nitude de langage et me voilĂ  oĂč j’ai toujours Ă©tĂ©, entre la vie et son image, Ă  regarder, Ă  Ă©couter, respirer ce que je ne vois ni n’entends ni ne sens ce qui tient ensemble le pigeon et le portail, les iris et le rocher, les nuages et le marronnier, mon corps et la lumiĂšre Ă  guetter cet instant oĂč, soudain, tout serait lĂ , le monde entier comme en Ă©quilibre sur un grain de temps pur p. 72 Ce complexe de rapports – que l’on peut noter avec ce qui tient ensemble » et comme en Ă©quilibre » – n’a rien de fixe ni d’arrĂȘtĂ©, il est prĂ©cisĂ©ment la conscience, et la luciditĂ© qu’on trouve dans mon corps et la lumiĂšre », que le rĂ©el est indescriptible, seulement audible dans le langage et en mouvement, ce que marquent la tournure comme en » et la mention du temps qui inscrit tout rapport dans un devenir et dans l’instant minime mĂ©taphorisĂ© dans le grain le monde entier comme en Ă©quilibre sur un grain de temps pur ». Ancet se dĂ©marque encore d’un mysticisme religieux, voire d’un essentialisme et d’une idĂ©alitĂ© philosophiques en ceci que le temps pur » est une sensation de langage qui est dĂ©signĂ©e par la triade regarder-Ă©couter-respirer » et oĂč le langage est insĂ©parable du corps – dans mon corps et la lumiĂšre ». Le mouvement, le devenir trouvent leur rĂ©solution dans le suspens recommencĂ© jusqu’à faire du poĂšme une utopie ni avant ni aprĂšs, ni ici ni lĂ -bas, ni dedans ni dehors, mais le mĂȘme suspens Ă©bloui » p. 73. Continu au suspens et vĂ©ritable mot poĂ©tique – en ceci qu’il est porteur d’une pensĂ©e poĂ©tique, et d’une thĂ©orisation du poĂšme procĂ©dant de sa pratique -, le mot entre » renvoie Ă©videmment au rapport et Ă  la suggestion, mais aussi Ă  l’impossible coĂŻncidence ». Si cet entre » Ă©noncĂ© par le poĂšme dĂ©bouche sur l’étincellement de rapports, en lumiĂšres et ombres, il dĂ©bouche sur la beautĂ© et ce qui suscite la dĂ©chirure comme le dĂ©sespoir ; le beau Ă©tant ce Ă  quoi on manque toujours, prĂ©sent et qui constamment Ă©chappe, relevant de l’énigme du prĂ©sent, tout suspens Ă©tant celui d’un temps pur ». Partant la beautĂ© ne ressortit en rien de l’esthĂ©tique, quand bien mĂȘme elle est continue Ă  un sentir ; il est d’ordre Ă©thique dans la mesure oĂč il procĂšde du sujet seul un poĂšme invente ou suscite ces rapports-lĂ  qui eux-mĂȘmes crĂ©ent une beautĂ©. Et cette beautĂ©-lĂ  nous fait revenir au poĂšme, Ă©tant celle d’une certaine Ă©coute du langage. Si le poĂšme invente son beau, en Ă©tant le souffle et la respiration, c’est qu’il invente et est Ă  lui-mĂȘme son rythme. La lecture du poĂšme fait entendre la poursuite d’une beautĂ© jamais circonscrite ce qui se fait entendre reste aussi Ă  entendre. La syntaxe, la prosodie, la sĂ©mantique du poĂšme – la disposition de la parole et du langage qui est le rythme – Ă©crivent un infini, et Ă©crivent toute lecture et toute Ă©criture dans cet infini. D’oĂč l’enthousiasme et le dĂ©sespoir qu’on trouve dans cette seule ligne et c’est pourquoi elle [la beautĂ©] nous dĂ©sespĂšre » p. 20. On en revient ainsi Ă  l’obscur, qui est une sorte de note traversiĂšre, ou note en travail » de l’ode, et un questionnement de l’écrire. Dans telle page toute lumiĂšre est porteuse de sombre, ce qui suggĂšre que ce qui s’énonce porte aussi quelque chose de l’ordre d’un non dire », qu’un dire est encore une maniĂšre d’articuler le silence qui disait que le lieu le plus sombre est sous la lampe, que l’ombre s’engendre de la lumiĂšre » p. 32. La dialectique Ă  l’Ɠuvre dans et par l’écriture articulant le plus sombre » et le plus lumineux du poĂšme est au prĂ©alable mouvement de cercle infini qui se dessine Ă  mĂȘme l’écoute un espace circulaire d’oĂč suinte l’obscur » Ibid. Aussi une telle dialectique se rĂ©sout-elle in fine dans une circulation de soi Ă  l’autre, d’une identitĂ© Ă  une altĂ©ritĂ© encore, Ă  mĂȘme l’acte d’écrire une autre main bouge dans ma main » Ibid. Un acte d’écrire qui est mĂ©taphorisĂ© par l’espace, ce qui en fait apprĂ©hender Ă  la fois l’aventure, l’expĂ©rience du temps et le devenir pour le corps et la pensĂ©e mon Ă©criture s’enfonce dans la pensĂ©e » Ibid.. Toute L’ode opĂšre de cette maniĂšre un dĂ©placement du connu vers l’inconnu de tout rapport possible et pluriel. Et Ancet Ă©crit dans le lexique le plus simple, souvent celui du quotidien et du banal, qu’on croit le plus Ă©vident, dont le poĂšme ouvre une dimension inouĂŻe. C’est que le monde recommence, dans tous ces rapports que le poĂšme est seul Ă  faire entendre. C’est aussi que l’écriture Ɠuvre Ă  un devenir gĂ©nĂ©ralisĂ©. Et c’’est en ceci que le verbe est la base et le sommet de l’ode. Recommencer, revenir et s’égarer pour s’inventer trouvent des valeurs nouvelles dans suivre, lequel pourrait bien s’entendre, dans le poĂšme, comme un renversement intĂ©rieur du verbe ĂȘtre ». La question mais est-ce bien moi, est-ce moi ce jour sur la fenĂȘtre » p. 32, si elle interroge un rapport au monde dans un rapport Ă  soi – on lit, au dĂ©but et la matiĂšre me submerge tout autour, me submerge de son grouillement sans fin » p. 11 – pense aussi quelque chose de la vie en langage, ce quelque chose qui est de l’ordre du mouvement, de la continuation et qui n’a pas de dĂ©finition ni d’essence, est Ă  concevoir comme une histoire en marche. Etre » devient une valeur de continuer », ce qui est marquĂ© dans le rejet suivant et quand je crois m’arrĂȘter, je continue parce que tout continue, je suis la coquille de noix dĂ©rivant sur le courant, je vois les feuilles, l’éclat du bleu, les reflets irisĂ©s de l’huile p. 72 Le travail du signifiant suis » se prolonge ensuite par l’équivoque entre ĂȘtre et suivre je suis tout ce que je ne suis pas », puis [
 ] ces jambes que tu Ă©tends devant moi, que je ne peux atteindre je suis l’air qui nous sĂ©pare, nous rapproche, nous emporte comme ces paroles prononcĂ©es il y a tant d’annĂ©es et qui reviennent » p. 80 Ce que ne cessera de dĂ©velopper l’écriture sera bien cette rencontre avec soi, avec une subjectivitĂ© tout en altĂ©ritĂ©, un sujet labile, mobile un sujet du poĂšme par lequel la subjectivitĂ© est bien l’affaire d’une altĂ©ritĂ© comme identitĂ© et d’un devenir. Comme le montre telle mention du passĂ© qui est Ă©galement affaire de prĂ©sent, donc de mouvement et devenir le passĂ© bouge » p. 76. Pour citer Deleuze, l’écriture est l’invention d’une ligne de fuite », et c’est par lĂ  qu’on peut thĂ©oriser l’énonciation non comme situation qui impliquerait une certaine fixitĂ© de l’empirisme dĂ©finissant d’abord une typologie des situations, mais l’inconnu d’une voix qui emporte et implique cette fois de penser autrement la subjectivitĂ© dans le langage. Suivre, poursuivre impriment un double mouvement, un double sens de la poursuite. La voix poursuit qui l’entend, et s’en fait l’écoute ; elle s’affirme comme une dictĂ©e Ă  suivre et Ă  poursuivre. L’appel est double on appelle dans l’écoute de ce qui appelle Ă  ĂȘtre dit. Ainsi on peut lire dans certaines attaques de versets une Ă©popĂ©e au sens d’un epos et d’un poiein, c’est-Ă -dire, pour reprendre Ă  l’étymologie, d’une parole et d’un faire le lyrisme de l’ode trouve ici un principe dans l’épopĂ©e ; le dire et le poĂšme sont en ce sens une traversĂ©e de la voix et de son Ă©coute. Le faire propre au poĂšme qui fait penser ensemble l’activitĂ© en langage, la parole et l’écriture est pour ainsi dire emblĂ©matisĂ© dans ces attaques de versets j’écoute sa bouche froide
 j’avance Ă  tĂątons dans un dĂ©sert
 je m’arrĂȘte, la nuit autour 
 Puis en finales 
tout se disperse et je reviens 
toutes les choses suspendues dans l’attente d’un nom 
ce qui se tient lĂ  au bord d’ĂȘtre dit et qu’une fois encore je manque et c’est ce manque qui me poursuit p. 32-33 Est emblĂ©matisĂ©e encore une dynamique de l’écriture entre arrĂȘts, dĂ©part, retours, oĂč le sujet n’est pas sĂ©parable d’une gestuelle langagiĂšre qui le transforme et en fait un devenir, une ligne de fuite » prĂ©cisĂ©ment. Le geste prĂ©vaut et prĂ©cĂšde et le sujet ne dĂ©pend donc pas d’une expressivitĂ©, mais procĂšde de cette gestuelle qui est ensemble une syntaxe, une prosodie, une sĂ©mantique, continu du geste Ă  la phrase le geste me prend, la phrase s’ouvre et les accueille, je dis village, collines, nuages, je recommence » p. 33. Qu’est-ce que l’ode devient avec Ancet ? D’abord autre chose qu’un genre et que ce que circonscrit une taxinomie littĂ©raire. Elle est un passage de vie et un passage de langage ; ce qu’Ancet dĂ©signe par une sorte de rumeur d’eau ». Si l’on veut parler de lyrisme, alors il pourrait s’agir d’un passage du chant du langage, Ă  penser du cĂŽtĂ© de ce que MallarmĂ© dans Le MystĂšre dans les lettres appelait l’air ou chant sous le texte », et procĂ©dant ainsi d’une gestuelle qui est d’abord une syntaxe disposant langage et parole et travaillant une Ă©coute. L’ode est ainsi indissociable de gestes lyriques » pour citer Dominique RabatĂ©. En outre l’ode rĂ©pond Ă  l’appel de ce qui est Ă  dire, qui est un infini Ă  dire mais tout rĂ©clame d’ĂȘtre dit » p. 34, justement dans une activitĂ© qui double l’écrire d’un vivre et le vivre d’un Ă©crire. Ainsi, plus encore que lui rĂ©pondre, l’ode rĂ©pond cet appel, elle en fait entendre la vibration de l’infime, et l’infini rĂ©verbĂ©rĂ©, et rien qui bouge et rien qui s’arrĂȘte » p. 90. Le dernier verset de la fin du poĂšme n’est pas une fin, seulement une interruption, avec la sensation cependant que quelque chose se referme pour quelque chose d’autre encore, de l’infini dans du neutre. L’ode trouve dans cet infini sa mesure, le paradoxe d’une Ă©criture qui est suspens et ouverture, ce qui fait rencontrer encore le Claudel des Cinq grandes Odes un infini de bouches dans cette bouche un infini de voix dans cette voix, qui ne s’arrĂȘte pas » p. 69 La pensĂ©e par le poĂšme est Ă©coute et peut-ĂȘtre que ce qui la fait telle qu’elle est, mais surtout telle qu’elle se transforme, est l’écoute de la voix. Cette pensĂ©e se tient dans cette Ă©coute pour devenir une voix de voix. Laurent Mourey [1] Paul Claudel, PremiĂšre Ode Les Muses » 1900-1904, Cinq Grandes Odes, Ă©dition de 1957, PoĂ©sie/Gallimard, p. 28. [2] Jacques Ancet, Le Chant sous les mots », Europe n° 825-826, 1998, p. 40. [3] CitĂ© par Jacques Ancet, Ibid. [4] Chronique d’un Ă©garement, Lettres vives, 2010. [5] A noter qu’Ancet a Ă©crit Le Jour n’en finit pas, Lettres vives 2001 et Vingt-quatre heures l’étĂ©, Lettres vives 2000. Ou encore Journal de l’air, Arfuyen 2006 et Portrait du jour, La Porte 2010. Il va s’agir d’observer dans l’écriture de Michel Chaillou 1930-2013 quelques signes d’oralitĂ© puissante s’attardant particuliĂšrement aux sans-voix ou, si l’on prĂ©fĂšre, Ă  de l’inaudible, de l’in-entendu, voire de l’inattendu. L’inattention au murmure », Ă  la confidence chuchotĂ©e », Ă  la douceur plaintive » Chaillou, 2012 74-75 et peut-ĂȘtre la pĂ©joration de certaines voix, souvent Ă  l’Ɠuvre dans les Ă©critures et plus gĂ©nĂ©ralement dans les discours normatifs, conduisent Ă  leur rejet par leur rĂ©duction Ă  quelques procĂ©dĂ©s – il s’agirait, de ce point de vue, d’une critique forte de l’effet CĂ©line » si prĂ©gnant dans la critique littĂ©raire française. C’est ainsi que Chaillou montrerait Ă  la fois le continuum des voix dans le phrasĂ© romanesque de l’écriture, cette prose en action » Martin, 2013, Ă©vitant ainsi toute sĂ©paration dualiste, et surtout la force de ces voix minorĂ©es, leur Ă©nergie transformatrice, jusque dans ce qu’il a appelĂ©, non sans quelque pointe critique et donc par antiphrase, l’extrĂȘme-contemporain » Chaillou, 2012 74. Je me propose donc, Ă  sauts et Ă  gambades ou plutĂŽt Ăąnonnant l’inconnu comme un abĂ©cĂ©daire » Chaillou, 1997 106, de voyager dans les Ɠuvres de Chaillou non pour s’y retrouver mais pour s’y perdre, du moins y perdre toute contenance critique unitaire, et alors essayer de faire entendre le filet de voix du doute, plutĂŽt que le clairon de l’affirmation » Chaillou, 2012 88, parce que la littĂ©rature a besoin de confidence, c’est-Ă -dire d’ĂȘtre chuchotĂ©e Ă  l’oreille de quelques-uns » Chaillou, 2007b 390. Cette derniĂšre proposition ne peut s’entendre comme la promotion Ă©litiste mais, tout au contraire, comme l’accueil de tout un chacun Ă  prĂȘter l’oreille » 419, l’écrivain Ă©tant le premier Ă  se livrer Ă  l’écoute. Un tel voyage » Voyager vous rend-il Ă  nouveau enfant, Ăąnonnant l’inconnu comme un abĂ©cĂ©daire ? », Chaillou, 1997 106 ne pouvait s’achever sans rendre compte au fil de la lecture du romanesque d’un roman, La Vindicte du sourd, destinĂ© par son inscription Ă©ditoriale Ă  la jeunesse. C’est bien parce que, comme le fait dire Chaillou Ă  son principal double romanesque, Samuel Canoby J’ai commencĂ© trĂšs tĂŽt Ă  ramasser la paperasse de l’heure, bouts d’instants rimĂ©s ou pas, secondes ou minutes, toute cette thĂ©ologie du rien enfui, ces bons mots Ă  jeter Ă  peine dits, ces sentiments avortĂ©s, ces scĂšnes qui rouillent, tout ce qui porte l’estampille de la veille, de l’avant-veille de la veille de la veille jusqu’au big bang du dĂ©suet primordial. La rouille dans mes mots que mes lĂšvres Ă©brĂšchent. Chaillou, 1995 131 Chaillou ou le bruit du temps dans les voix de chacun. N’est-ce pas lĂ  une poĂ©tique Ă  hauteur d’une anthropologie
 Bizarreries et Ă©tonnements En fait, j’essaie de faire un roman de tous mes Ă©tonnements. Et je ne cesse de m’étonner. Michel Chaillou, 2007b 398 Marcel Schwob tenait les bizarreries » pour critĂšre spĂ©cifiant d’une vie, de philosophe – ce qui n’est pas peu dire ! En effet, ce sont ces bizarreries » que le premier grand philosophe venu possĂšderait rĂ©ellement » car, selon Schwob, quant aux idĂ©es » – ce sont pourtant bien ces derniĂšres qui gĂ©nĂ©ralement permettent d’identifier un philosophe –, elles sont le patrimoine commun de l’humanitĂ© » Schwob, 2004 54 ! C’est du cƓur d’un structuralisme rĂ©gissant la pensĂ©e de la littĂ©rature voir Martin, 2013 157-176 qu’un Michel Chaillou s’aventure dans des biographies souvent doublĂ©es d’autobiographies qui, aux structures gĂ©nĂ©ralisantes et Ă  la visĂ©e unitaire, opposent un fouillis, si ce n’est un dĂ©dale, de particularitĂ©s ou de singularitĂ©s, et donc de vies jamais rĂ©duites Ă  quelque finalisme tĂ©lĂ©ologique ou unitĂ© destinale. Ces bizarreries » y exacerbent la valeur de l’infime en multipliant les digressions comme si l’infime devait s’entretenir avec l’infini. Jean-Pierre Richard a trĂšs tĂŽt signalĂ© cette spĂ©cificitĂ© de l’écriture de Chaillou en rendant compte du Sentiment gĂ©ographique 1976 dans le numĂ©ro 28 des Cahiers du Chemin 130-134 – repris dans Richard, 1990 171-198 De toute façon, c’est le corps ici qui est le maĂźtre, et qui mĂšne multiplement le jeu corps rĂȘvant et corps lisant, mais aussi corps se rĂȘvant/lisant, et se rĂȘvant/lisant/rĂȘvant, et cela Ă  l’infini, on l’a vu, sans butĂ©e possible. L’assurance d’aucun cogito, comme dans les critiques traditionnelles d’identification, ne vient fonder ici les rĂ©versibilitĂ©s de la lecture. Chaillou, de ce point de vue, rejoindrait donc le parti pris antĂ©rieur d’un Schwob se dĂ©fiant lui aussi du positivisme ambiant non dĂ©pourvu d’une propension Ă  sĂ©parer les gĂ©nies des hommes ordinaires, les hĂ©ros de la pensĂ©e des vies des hommes infĂąmes », pour faire rĂ©fĂ©rence Ă  la fameuse contribution de Michel Foucault au numĂ©ro 29 du 15 janvier 1977 des Cahiers du Chemin de Georges Lambrichs, numĂ©ro dans lequel Chaillou publie son HexamĂ©ron rustique ». Ne pourrions-nous associer la visĂ©e d’un Foucault d’une vĂ©ritable anthologies d’existences » Ă  l’activitĂ© d’un Chaillou racontant des vies dans et par l’essai d’écrire un tĂątonnement expressif, un bĂ©gaiement de l’ineffable » 2007b 323. L’incipit d’un roman de Chaillou, Le RĂȘve de Saxe, ouvre un tel marchĂ© aux puces » qui dĂ©libĂ©rĂ©ment se refuse Ă  maĂźtriser quelque sujet que ce soit autrement qu’à le voir fuir dans l’imaginaire du pan. Je reprendrai volontiers cette derniĂšre notion Ă  Georges Didi-Huberman 1990 316 qui l’a fortement distinguĂ©e du dĂ©tail, comme inquiĂ©tude » du tableau qui tend Ă  enliser l’hermĂ©neutique, parce qu’il ne propose que des quasi, donc des dĂ©placements, des mĂ©tonymies, donc des mĂ©tamorphoses » 318. Ce fut au marchĂ© aux puces que je rencontrai les premiers hĂ©ros de cette aventure. L’endroit figure assez mon esprit hĂ©tĂ©roclite, bric-Ă -brac d’objets dĂ©pareillĂ©s, contradictoires, au style rompu, furieux, cabossĂ©, vieilles lunes, prose de chien, rouille et soliloque. EntrĂ© depuis quelques minutes dans une boutique, je venais de remuer une masse de bouquins fumigĂšnes, l’ñme dĂ©jĂ  perdue par certaines gravures. Une surtout, plutĂŽt agile, reprĂ©sentait un garçon au vit de menuisier, Ă©norme, hors culotte, branlant avec Ă©nergie une jeunesse retroussĂ©e sur un sofa qui avait du volume. J’allais m’enquĂ©rir du prix quand un petit peuple aux mines extasiĂ©es me hĂ©la depuis une Ă©tagĂšre. Je m’approchai. Un couple principalement me ravit, lui poudrĂ© de frais, d’une hauteur de seize centimĂštres, elle au clavecin, mains Ă©cartĂ©es sur les touches. Chaillou, 1986 11 Les hĂ©ros de cette aventure » sont bel et bien des quasi au sens oĂč l’entend Didi-Huberman des figurines en porcelaine de Saxe ! De cette porcelaine », la matiĂšre mĂȘme de l’amour, du sperme solidifiĂ©, une poterie blanche translucide » 14 ! De sexe Ă  Saxe, la paronomase participe de cette impossibilitĂ© de fixer la phrase sur du sens pour lui prĂ©fĂ©rer un phrasĂ© qui entrecroise et surtout multiplie ses propres bizarreries » dans une analogie gĂ©nĂ©ralisĂ©e construisant un corps-langage, celui que signalait Jean-Pierre Richard, qui ne cesse d’entretenir de troubles rapports » Chaillou, 1986 240. D’un bric-Ă -brac, celui de la littĂ©rature, de ses innombrables et indescriptibles aventures d’écriture, que l’histoire littĂ©raire met souvent au pas pour en ignorer la plus large part et surtout pour ne jamais en entendre les bizarreries » et en poursuivre les Ă©tonnements », Chaillou ne se contenterait pas d’en tirer quelques objets Ă  fonctionnement symbolique, Ă  la maniĂšre des meilleurs surrĂ©alistes, mais en proposerait de fabuleux sujets des voix qui s’essaient dire parce que tous les livres de Chaillou tentent de rĂ©pondre en autant d’actes d’écriture Ă  la question que posait Samuel Beckett Comment s’essayer dire ? » 1991 20. Essayer dire Je ne suis pas du cĂŽtĂ© du raconteur, lĂ  oĂč se trouve le plus souvent le roman, je suis du cĂŽtĂ© du dire. Toute ma tentative littĂ©raire se situe entre le dire et le raconteur. Michel Chaillou, 2007 b 110 Observer l’autre voix de la littĂ©rature Ă©crite » dans l’Ɠuvre de Michel Chaillou demanderait une Ă©coute de son phrasĂ© romanesque qui semble sans cesse faire entendre une oralitĂ© de l’écriture » Le Français aujourd’hui, 2005 dans et par l’organisation d’une digression majeure » François Bon, 2009 comme Ă©coute intĂ©rieure » Chaillou, 2007b des voix, dans les livres de la bibliothĂšque comme dans les conversations de partout. Les hiĂ©rarchies se voient alors dĂ©faites et les Ă©chos dĂ©multipliĂ©s pour que les proses riment dans une rĂ©sonance gĂ©nĂ©rale, une voix pleine de voix. En cela, Chaillou participe trĂšs prĂ©cisĂ©ment Ă  ce que Georges Didi-Huberman se donne comme exigence critique Ă  partir de la proposition de Beckett, de son essayer dire » N’essayons pas de dire, engageons-nous plutĂŽt dans l’acte plus risquĂ©, plus expĂ©rimental, d’essayer dire, expression dans laquelle il devient clair que dire n’est, au fond, qu’essayer, s’essayer Ă  une expĂ©rience insĂ©parable de son risque et de son effectuation. Didi-Huberman, 2014 55 Il faudrait alors immĂ©diatement aller Ă  une des tentatives les plus originales de Chaillou, son Montaigne » 1982, qui rompt avec toute la tradition critique du commentaire ou de l’hermĂ©neutique. Cette tradition savante et scolaire semble disposer du texte comme d’une totalitĂ© maĂźtrisable ; d’autres comme celle de l’essai biographique font Ă©galement accroire qu’elles disposent de la vie dans l’illusion homogĂšne de l’Ɠuvre et de l’époque, des hauts faits et des grandes idĂ©es. A propos de ces biographies romancĂ©es, Adorno parlait de leur tentation permanente d’une forme dont la mĂ©fiance Ă  l’égard de la fausse profondeur court sans cesse le risque de tourner Ă  l’habiletĂ© superficielle » 1984 8. Chaillou, avec son Montaigne, se situe aux antipodes d’une telle neutralisation des Ɠuvres de l’esprit en biens de consommation » Adorno, 1984 8 ! Cet Ă©tonnant rĂ©cit d’une journĂ©e de septembre 1980 propose un je-ici-maintenant » des Essais de Montaigne non dans une classe de philosophie ou de littĂ©rature, pas plus dans une recrĂ©ation socio-historique voire psycho-fictionnelle, mais au plus prĂšs de ceux qui vivent non loin de la tour de Montaigne et d’abord de cet Alexandre ou plutĂŽt Alex, domestique chez Montaigne ». Ce dernier n’a pas vraiment lu les Essais mais, aprĂšs le suicide de sa mĂšre, il continue Montaigne sans le savoir et surtout sans la maĂźtrise discursive qu’accompagnerait la conscience rĂ©flexive Alex dĂ©nicha dans les pauvres affaires de la dĂ©funte le fameux bouquin mĂ©langĂ© Ă  une bible, de chĂšres photographies 
. L’exemplaire Ă©tait rompu, des pages manquaient. Plusieurs respiraient le fromage, des aurĂ©oles sanctifiaient un chapitre qui par ailleurs tombait en cendres, fruit d’une veille, de qui mĂ©gota sa lecture au rougeoiement d’un cigare. A peine si Morceaux choisis se distinguait sur la couverture cartonnĂ©e qu’il gratta au couteau. Il renifla, feuilleta, des petits mots, de tous petits mots. Il enfonçait sa gueule mal rasĂ©e dans l’ouverture des pages, Ă©pluchant ces extraits scolaires des Essais, du Journal de Voyage en Italie comme s’il se fĂ»t agi d’oignons de Castillon. Les yeux lui coulaient, la mĂ©moire lui revenait de Fritz lisant, du sein superbe d’Eva dans la marge, d’un curieux petit sabre Ă  boutons d’or jetĂ© sur une chaise. C’était du français qu’Alex rĂ©entendait, mais rendu brumeux par une bouche Ă©trangĂšre, les fentes de la porte par oĂč, gamin, il regardait. Le bois brun pesait encore sur le livre, il rĂ©cita, essaya d’abord sourdement devant l’établi, les plantes convulsives de la serre, de retrouver l’accent de Fritz. Il rougissait, s’empĂȘtrait, les phrases l’écorchaient, il ne lisait pas vraiment, grondait, mĂąchonnait, salivait beaucoup. L’espoir insensĂ©, confus dans sa tĂȘte, qu’à force de bĂȘcher, labourer chaque page, il finirait par ressusciter l’ancienne fornication des heures, l’instant, point Ă  la ligne, virgule, oĂč le couple dĂ©laissait le paragraphe, s’embrassait, se fondant l’un dans l’autre, atroce souffrance. Chaillou, 1982 193-194 Nous lisons alors Ă  la fois le portrait vraisemblable du rapport complexe de la lecture d’un illettrĂ© au livre de Montaigne et le portrait invraisemblable de l’écrivain, au plus prĂšs des processus de l’écriture et de la lecture. Un tel portrait – toujours double avec Chaillou – construit l’analogie tenue d’un continu entre lecture et Ă©criture, exactement comme entre le chĂąteau et le pays, l’air, la terre, les arbres, qu’on visite plus loin que dix-neuf heures » 271, plus loin donc que l’heure de fermeture des visites Ă  la tour de Montaigne ou, autrement dit, plus loin que les passages obligĂ©s de l’écriture-lecture hors corps comme on dit hors sol. Ce passage donc, et tout le livre avec lui, par ce phrasĂ© sĂ©mantique et rythmique, opĂšre une incorporation puissante de tout ce qui peut concourir Ă  un tel continu. Celui-ci serait la rĂ©sultante de la confusion des lexiques oĂč le scolaire et le savant se piquent d’actions agricoles et sexuelles, et de la confusion des temporalitĂ©s oĂč l’enfance et le livre s’emmĂȘlent dans un prĂ©sent du rĂ©citatif inventant l’écoute intĂ©rieure d’une attitude de vie, c’est-Ă -dire d’une disponibilitĂ© Ă  ce que justement les Essais autorisent et mĂȘme exigent dans leur maniĂšre Ă  sauts et Ă  gambades » l’infinie digression d’une parole plurielle. Le raconteur d’Indigne Indigo ne dĂ©clare-t-il pas C’est vrai que je m’interroge sur tout, et d’un rien digresse. J’ai l’esprit d’escalier » 2000 84. Digressions et distractions Vos voisins conversent de belles-lettres ce n’est pas votre sujet ; le vĂŽtre, qu’est-ce, sinon ce nuage de voix qui hantent le temps passĂ©, dĂ©passĂ© ? Chaillou, 1980 23. Les raconteurs – je tiens Ă  cette notion[1] car dĂšs le premier roman, Chaillou indique bien qu’il ne s’agit pas de narrer mais de conter une histoire » et plus prĂ©cisĂ©ment de rĂ©pĂ©ter des faits trĂšs simples, une maniĂšre de litanie » –, du moins les personnages principaux des romans de Chaillou, mĂ©riteraient chacun de se voir attribuĂ© le reproche qu’une amie du hĂ©ros de L’HypothĂšse de l’ombre lui faisait souvent Tu as trop de parenthĂšses en toi » 2013 106. Reproche qui n’est pas sans Ă©voquer l’épigraphe de ce livre, empruntĂ©e Ă  Victor Hugo Je suis un homme qui pense Ă  autre chose ». En effet, les romans de Chaillou ne savent jamais oĂč ils vont puisqu’ils se noient dans la phrase, la premiĂšre phrase venue, l’ardeur de sa phrase » 1995 175. Je marche, parfois je bute, un caillou sur la route, une idĂ©e de caillou. Je lis sans lire, je dĂ©visage les pages, Spinoza m’apprend Ă  me retirer, Ă  voir dans chaque mot, chaque chose, leur dĂ©sert, une chambre nue. Chaillou, 1995 134 Mais une telle chambre nue » est une chambre d’échos qui n’en finit pas de rĂ©sonner. Cette force du langage que le phrasĂ© de Chaillou porte dĂšs qu’on ouvre un de ses livres n’est pas sans un paradoxe qui pourrait spĂ©cifier l’oralitĂ© de son Ă©criture le rĂ©gime endophasique de ses narrations qu’on pourrait hĂątivement assimiler Ă  un soliloque de sourd et donc Ă  une autofiction Ă©gotiste si n’est simplement narcissique, est cependant vouĂ© au dialogisme le plus vif. Mais le paradoxe ne serait qu’apparent ainsi que Gabriel Bergounioux le signale Ă  propose de l’endophasie elle-mĂȘme, ce moyen de parler » 2004. GrĂące Ă  ce suspens de la profĂ©ration entre deux discours explicites » qui constitue cette prĂ©sence inaudible d’un discours inaccessible Ă  l’observateur extĂ©rieur », cette voix privĂ©e » qu’offre l’endophasie ouvrirait Ă  un beau problĂšme la marque d’une absence qui interloque » Bergounioux, 2004 60. Le paradoxe est donc double puisque ces monologues intĂ©rieurs, parfois enregistrĂ©s dans des cahiers » entre autres Chaillou, 2007a ou dans la tenue d’un journal Chaillou, 1995 172, nous sont prĂ©cisĂ©ment restituĂ©s. Bergounioux nous offre alors une sortie du paradoxe puisqu’il pose que l’endophasie oblige Ă  penser le langage du point de vue de l’écoute par une poĂ©tique relationnelle qui s’éloigne indubitablement de l’approche communicationnelle, renouant en cela avec une proposition de Roland Barthes celui qui Ă©crit est ce mystĂšre un locuteur qui Ă©coute » 1992 132. Bergounioux repartant de Humboldt prĂ©cise que l’écoute, plus qu’un produit ergon est une production energeia dont l’endophasie est la forme la plus Ă©laborĂ©e, la plus achevĂ©e » Bergounioux, 2004 82. Ce principe d’écoute est sans cesse au travail dans le phrasĂ© de Chaillou Bien entendu, qui, Ă  cet instant de mon aventure, me prendrait en filature, tirerait sans doute d’autres conclusions des faits que je rapporte, et pas toujours obligeantes pour ma santĂ© mentale. Ces coĂŻncidences, maintes fois relevĂ©es, n’expriment-elles pas, lecteur, le dĂ©sir un peu malade d’une autre rĂ©alitĂ© que celle mesquine oĂč nous nous cĂŽtoyons vous et moi ? Chaillou, 2000 53 D’une part, le raconteur endophasique embarque dans son soliloque son auditeur l’adresse frĂ©quente au lecteur » en tĂ©moignerait, et ce dĂšs le premier livre Je ne suis pas responsable / Comment ĂȘtes-vous lecteur ? Petit, grand, une femme ? si vous pouviez intervenir, me conseiller », 1968 167, et plus gĂ©nĂ©ralement la tonalitĂ© rĂ©flexive du phrasĂ© ne cesse d’approfondir la teneur dialogique de chaque phrase ainsi que l’attaque bien entendu » le fait entendre. D’autre part, il s’agit ni plus ni moins que d’entretenir une utopie qui ne peut se rĂ©aliser qu’en coopĂ©ration cette autre rĂ©alitĂ© » que seule la relation d’écoute peut faire advenir. Chez Chaillou, la phrase entretient l’écoute pas son phrasĂ©. Cela commence dĂšs le titre du roman. Ainsi de ce roman russe », La Rue du capitaine Olchanski, qu’on pourrait rĂ©sumer comme l’écoute de ruĂ©e dans rue Ă  condition de le lire jusqu’à son Ă©pilogue » 1991 244-245. Le principe d’écoute est alors un principe d’écho, qui est au fond un laisser faire la distraction, la sortie des habitudes de l’entendement. Une telle Ă©criture est alors essentiellement une oralitĂ© Ă  vif Écrire, c’est-Ă -dire Ă©couter. Mais Ă©couter quoi ? Eh bien, ce qui traĂźne sur la planĂšte des mille bruits du monde, du brouhaha au chuchotis, du tintamarre Ă  la confidence. D’une Ă©charpe de cris, ramasser au moins l’écharpe, la laine de ce qui est dit ! C’est cela que j’appelle l’écoute intĂ©rieure, ce dĂ©sir de rendre plus intelligible un Ă©cho dont on n’a pas de prime abord les voix. Car il me faut ces voix lointaines pour Ă©crire. Elles me donnent la voie, la direction. Je ne sais pas de quoi elles parlent, mais elles parlent, Ă©crire consiste Ă  se rapprocher d’elles dans le sillage de la rumeur que j’en perçois. Ces voix bientĂŽt m’apprendront leur histoire et pourquoi elles se rĂ©pondent. Au dĂ©but donc, je n’ai pas de sujet, seulement un vague Ă©cho, ce murmure, le lait de ce murmure. Chaillou, 2007b 297-298 Reprises et allures Donc, quand je commence un livre, j’ai l’écho, pas le sujet, je me promĂšne dedans et j’écoute de toutes mes oreilles. J’apprendrai par la suite ce qui s’est rĂ©ellement produit. Michel Chaillou, 2007 b 161. Traverser l’Ɠuvre de Michel Chaillou consisterait donc Ă  tenter de montrer les gestes de reprise qui font rĂ©sonner entre elles les oralitĂ©s d’autres Ă©critures, d’autres lieux, d’autres Ă©poques entre autres, L’AstrĂ©e Le Sentiment gĂ©ographique, Montaigne Domestique chez Montaigne, Stevenson La Vindicte du sourd, Spinoza La vie privĂ©e du dĂ©sert, ou encore Barbey d’Aurevilly Indigne Indigo et beaucoup d’autres, dans d’autres livres et dans ces mĂȘmes livres, parce que Chaillou dĂ©fait toutes les bornes de l’histoire et des hiĂ©rarchies littĂ©raires. Par ailleurs, il faudrait inclure dans cette rĂ©flexion le travail Ă©ditorial de Chaillou chez Hatier avec sa collection, BrĂšves littĂ©rature », et dans cette collection le trĂšs significatif Petit guide pĂ©destre de la littĂ©rature française du XVIIe siĂšcle qu’il a lui-mĂȘme composĂ©, sans compter, chez un autres Ă©diteur, La Petite Vertu au titre anachronique Ă  rallonge qui montre toutefois que Chaillou considĂšre les arts du langage partout oĂč le langage sert Ă  vivre[2] » Huit annĂ©es de prose courante sous la RĂ©gence ou la langue française telle qu’on la pratiquait pour herboriser, guĂ©rir, disserter, voyager, cuisiner, chasser, jardiner, correspondre, etc
 avec des observations curieuses sur les mƓurs et une table des matiĂšres nourrie de celles du temps 1980. Ce dernier ouvrage, anthologie commentĂ©e de proses courantes », c’est-Ă -dire Ă  la fois de proses de tous les jours ou de proses qui courent les rues. Il prĂ©cise Prose courante ? une phrase plus le poids de la main. Surtout pas de littĂ©rature, il y manquerait la cohue, le brouhaha du dĂ©cor, l’organisation despotique de la table, la fleur des rideaux, le lit que Caumartin de Boissy adore Ă  plumes, le craquement des chaises, il en possĂšde six, de canne autour d’un fauteuil de maroquin Ă  roulettes, hĂ©ritage d’un grand cardinal. Chaillou, 1980 27 Dans ce livre dĂ©diĂ© Ă  l’ami Henri Meschonnic, Chaillou met la littĂ©rature sens dessus dessous comme il le fait dĂšs que sa phrase prend voix ou dĂšs que, si l’on prĂ©fĂšre, l’hypallage la dĂ©mange – voyez cette main qui court dans sa prose
 Alors, comme sur une scĂšne de cabaret, les histoires parfois rĂ©duites Ă  un mot ou une bribe, s’enfilent dans une volubilitĂ© qu’ici la liste fait tenir au rythme Ă©perdu d’un phrasĂ© de garçon de course. Dans Des Mots et des mondes, Henri Meschonnic commençait ainsi sa contribution Ă  la collection de Chaillou, BrĂšves LittĂ©rature » titre Ă©nigmatique au demeurant, associant un pluriel et un singulier, une pluralitĂ© et une unicitĂ©, l’allusion Ă  une temporalitĂ© de l’instant et la rĂ©fĂ©rence Ă  une temporalitĂ© de la longue durĂ©e
 On cherche des mots, on trouve le discours. On cherche le discours, on trouve des mots. Les mots, les formes sont la grande rĂȘverie en piĂšces du langage indĂ©finiment divisĂ©, reconstituĂ©, pour comprendre le comprendre, avoir le sens du sens, et ne tenir que des nuĂ©es. Ainsi toutes les recherches, et les plus savantes, ne racontent jamais que le roman du langage, celui du continu Ă  travers le discontinu, celui des demeures rĂȘvĂ©es en errant Ă  travers les ruines. Meschonnic, 1991 9 Si ce premier paragraphe poursuit l’anthropologie historique du langage de Critique du rythme 1982, il est Ă©galement l’accompagnement attentif – le livre est dĂ©diĂ© Ă  l’ami Michel Chaillou – des romans du directeur de la collection puisque c’est bien ce roman du langage » qui les traverse sous la figure de l’errance Ă  travers des ruines ». Celles de l’enfance ainsi que la narratrice du Crime du beau temps le signale suite Ă  la remarque de son oncle dont tout enfant a dĂ» se contenter face au mystĂšre de la vie ou d’un petit pan de vie auquel tout tient – et ce seraient ces pans qui portent tous les romans de Chaillou Un jour, je t’expliquerai ! » Il ne m’a jamais expliquĂ©. A moi, vingt ans plus tard et Ă  partir des documents disparates qu’il m’a laissĂ©s, de dĂ©brouiller ce mystĂšre auquel mon enfance se trouve si subtilement mĂȘlĂ©e. Est-ce sur elle que j’enquĂȘte ou sur le dĂ©cĂšs subit d’un pĂȘcheur de congre ? L’enfance est-elle ce poisson vorace au bout d’une ligne qu’on ne parvient plus jamais Ă  repĂȘcher ? Chaillou, 2010 143 La reprise serait alors non seulement la rĂ©pĂ©tition mais la couture. Arrangement syntagmatique de morceaux – aussi bien morceaux choisis de la vie que de la littĂ©rature, mais il faudrait aussi entendre morceaux trouvĂ©s – que le phrasĂ© dans et par son allure, son rythme, sa prosodie, son mouvement relationnel, fait tenir ensemble, du moins fait vivre dans le continu d’un ressouvenir en avant » Kierkegaard, 1993 694. Et de couture, tous ses personnages en ont besoin pour associer dans un mĂȘme phrasĂ© la lumiĂšre et l’ombre comme les deux cĂŽtĂ©s de la presqu’üle de Quiberon N’ai-je pas moi aussi un cĂŽtĂ© baie et un autre furieux », Chaillou, 2013 158 ce sont Marie-Noire et Marie-Blanche dans VirginitĂ© sans compter cette autre Marie Logeais de CalĂ©donie
 Autant de dĂ©doublements ou plutĂŽt de doublures qui ne cessent d’augmenter les incertitudes du sens, les rĂ©sonances des Ă©chos. Dans ce mĂȘme roman vendĂ©en qui au tournant des XIXe et XXe rĂ©pĂšte le tournant prĂ©cĂ©dent et sa RĂ©volution mais aussi fait la rĂ©pĂ©tition du suivant dans son incertitude romancĂ©e, la scĂšne finale est hallucinante promenade pieds nus » dans la peinture de Madame Elise et dans la mer qui s’énonce sur le sable ». Cette mise en abyme est une couture Ma façon de me rassembler’, comme dirait Jeanne Berthe », Ă©crit la narratrice Chaillou, 2007a 327. RĂȘveries et songeries si cela se nomme sommeil cette permanente impression en lisant d’ouĂŻr des paysages Michel Chaillou, 1976 12 Un principe dĂ©mocratique travaille chaque phrase dans l’Ɠuvre de Chaillou. Ne serait-ce que l’égalitĂ© posĂ©e des enfants et des adultes, voire leur supĂ©rioritĂ© s’agissant de l’élucidation de quelques mystĂšres de la vie La ClĂ©mence de mes dix ans savait ce que je ne sais plus quand c’était la buĂ©e qui Ă©crivait ses fables sur le carreau et aussi trĂšs bien quand ce n’était pas elle ! 2010 131 Et quand le raconteur d’Indigne Indigo s’adresse Ă  son auditeur, le narrateur donc Ă  son lecteur puisqu’il s’agit d’un cahier » enfoui au fond d’un tiroir 2000 315, il ouvre une rĂ©flexion que chaque livre ne cesse de travailler Vous l’avez remarquĂ©, j’use d’un parler Ă  moi. Mais tout homme a le droit d’en avoir un. AprĂšs tout, chacun habite les mots Ă  sa façon ? Et la mienne, vous semblez vous y habituer, puisque vous ĂȘtes encore lĂ . Ne me taxez pas trop vite d’impudence. La page qui nous sĂ©pare, aprĂšs tout, c’est notre vitre commune. 2000 154 Cette vitre commune » concrĂ©tisĂ©e par la page » d’écriture constituerait la condition anthropologique du langage, cet Ă©change de parlers adressĂ©e, une parole Ă©coutĂ©e, poursuivie donc, est une parole partagĂ©e parce que commune », dans et par sa spĂ©cificitĂ© mĂȘme. L’étonnement est frĂ©quent face Ă  ce qui ressemble souvent Ă  un miracle, du moins suscite l’interrogation Qu’ai-je bĂ©gayĂ© ? le souvenir m’ombrage encore d’une espĂšce de causerie par moments fredonnĂ©e Ă  deux sous un orme » 1976 185. Cette causerie constitue Ă  proprement parler le rĂ©gime romanesque de Chaillou avec ses deux moteurs qui sont comme les deux faces d’une mĂȘme piĂšce, les deux protagonistes d’une mĂȘme théùtralitĂ© A me lire, Ă©couter, on s’aveuglerait sans cesse des cendres de ce qui vient d’ĂȘtre dit, vĂ©cu », Ă©crit significativement Chaillou 2000 53 l’apposition pose l’équivalence de la lecture et de l’écoute, de l’écriture et de la voix adressĂ©e. Je l’ai dĂ©jĂ  suggĂ©rĂ©, une Ă©criture de la reprise permet de faire entendre les voix, trop souvent devenues inaudibles dans et par la tradition scolaire voire acadĂ©mique, d’une littĂ©rature française dĂ©vocalisĂ©e », du moins rendue sourde aux voix basses » qui constituent peut-ĂȘtre son fond le plus nĂ©cessaire. Ce palimpseste vocal du romanesque de Chaillou ne serait pas seulement l’affirmation d’une pluralitĂ© vocale mais Ă©galement la tentative de penser la force vocale au principe de bien des expĂ©riences littĂ©raires, en Ă©criture comme en lecture, et peut-ĂȘtre en deçà de toute expĂ©rience langagiĂšre ainsi que Chaillou l’évoque lui-mĂȘme avec l’endormissement enfantin Partant du proverbe qui invite Ă  compter les moutons pour s’endormir, j’ai voulu crĂ©er une phrase hallucinogĂšne, hypnotique[3] ». Le Sentiment gĂ©ographique est effectivement la premiĂšre dĂ©monstration en actes d’un romanesque hypnagogique dans et pour lequel Chaillou, depuis lors, nous a plongĂ©s. Ce qu’il Ă©crit de l’AstrĂ©e, il ne cesse de le performer dans son romanesque il y a un tournoiement du sens, comme si la rĂȘverie planante depuis des pages allait enfin se poser dans un dernier vertige des notions au cƓur bruissant d’un lieu, repĂ©rable sur une carte, et pourtant visitable qu’en songe, l’AstrĂ©e d’une main, le Forez manquant sous les pieds, il y a un tournoiement des sites, des plaines dont la tĂȘte tourne, dĂ©crivant une ellipse, le cƓur bat, du battement ralenti des clochers sonnant les heures, les Ă©poques, il y a des villages qui nous rassemblent, nous ressemblent Chaillou, 1976 151-152 Rassembler par la ressemblance et ressembler par le rassemblement constituent la paronomase du roman et du rimant se mirant dans les Ă©chos d’une phrase qui devient le chemin » 170. Comme dit un des personnages de son Montaigne Je parle, je parle, c’est l’affirmation du territoire » 1982 271. Un tel territoire vocal n’est jamais la dĂ©limitation d’une propriĂ©tĂ© mais le domaine de rĂ©sonance d’une relation. Celle-ci demande d’avoir lieu. Quel que soit le statut des textes Ă©ditĂ©s dont quelques-uns en Ă©dition jeunesse, l’expĂ©rience littĂ©raire de Michel Chaillou associe lecture et Ă©criture dans une relation forte, ne serait-ce que parce qu’elle est entiĂšrement traversĂ©e par ce que Chaillou appelle l’écoute intĂ©rieure » La notion essentielle reste en effet pour moi la lecture, Ă©crire n’étant Ă  mes yeux qu’une autre maniĂšre de lire, mais lire un livre qui n’existe pas encore, comme je l’affirme souvent. Il me reste donc Ă  tenter avec un seul de ses livres une telle lecture parce que seul son essai peut attester que la relation, et donc la voix, a trouvĂ© sa gĂ©ographie. Vindicte du romanesque avoir lieu Il y a d’ailleurs chez moi une angoisse originelle qui fait que l’acte d’écrire est presque un acte criminel. Comme si chaque Ă©lĂ©ment Ă©tait un pĂątĂ© d’encre, une tache, et que j’allais de mot en mot, de tache en tache pour arriver Ă  trouver la clartĂ©, la clartĂ© d emon esprit qui m’échappe toujours. Je suis plutĂŽt Michel l’obscur. Michel Chaillou, 2007b 115 Dans La Vindicte du sourd 2000, l’écriture de Michel Chaillou est toujours une pensĂ©e de l’écriture dans son emportement mĂȘme et donc dans l’inconnu de sa relation. C’est un mouvement pensif qui va et, dans ses entrelacs, son lecteur avec. Cette Ă©criture halĂšte dans notre lecture, nous emmĂȘlant au souffle essoufflĂ© de sa voix qui ne cesse d’augmenter les voies de l’aventure, cette force irrĂ©pressible mue par on ne sait quel principe d’entraĂźnement Je pris peur, partis en courant. Les vagues se chevauchaient, criniĂšres emmĂȘlĂ©es, galop d’écume nous entraĂźnant vers quel abĂźme ? » 15. Ce roman d’aventure est d’abord l’aventure du romanesque longue hĂ©sitation ou plutĂŽt hĂ©sitation prolongĂ©e entre l’écoute du rĂȘve et le rĂȘve de l’écoute. Celle de son narrateur – mais il faudrait plutĂŽt parler d’une voix qui cherche son histoire C’est vrai que j’aperçois des trucs lĂ  oĂč les autres ne voient rien. N’empĂȘche cette fois-ci
 » 16. Le romanesque avec Chaillou n’est pas de l’ordre du voir mais de l’entrevoir, d’un entrevoir qui cherche son suspens dans le passage de voix. Passage, disons lecture dans et par l’écriture, qui ressemble fort Ă  la maladie qui atteint le curĂ© Plessis du roman, narcolepsie ou, comme dit le Petit Larousse, tendance irrĂ©sistible au sommeil, se manifestant par accĂšs », avec ce qui traverse le sommeil rĂȘves et cauchemars, rĂ©miniscences et songes
 Le romanesque est d’abord la perte d’une syntagmatique temporelle engrenĂ©e aux mĂ©canismes horlogers Quelques jours plus tard, Ă  moins que ce soit avant ? Dans ma tĂȘte d’aujourd’hui, ça se mĂ©lange » 23, dit le narrateur. Ce dernier ne cesse de perdre ses repĂšres pour mieux nous tenir dans sa voix chuchotĂ©e avec effets de brumes Donc une fin d’aprĂšs-midi, semble-t-il, ou un mercredi matin ? De toute façon la mĂȘme lueur grise se balançait sur Beg Rohu depuis une semaine » 24. La remĂ©moration est du romanesque, au sens oĂč ce dernier en est fait de part en part et oĂč le ressouvenir est toujours en avant – telle Ă©tait la dĂ©finition de la reprise pour Kierkegaard 1993 694, c’est-Ă -dire qu’il est toujours du prĂ©sent en train de se dĂ©couvrir Aujourd’hui que je suis ressorti indemne de cette aventure, du moins en apparence car, pour l’intĂ©rieur, des choses se brisĂšrent Ă  jamais qui Ă©taient pourtant marquĂ©es fragiles, comme ces colis qu’on envoie par la poste, aujourd’hui je m’aperçois que la vĂ©ritĂ© se tenait peut-ĂȘtre de l’autre cĂŽtĂ© d’une mince cloison. 29 Ces deux aujourd’hui », comme reprise du phrasĂ©, constituent le bĂ©gaiement du romanesque qui fait relation le prĂ©sent du passĂ© est plus un passĂ© du prĂ©sent, et le continu l’emporte toujours sur le discontinu, parce que la vĂ©ritĂ© n’est jamais bonne une fois pour toutes mais se rejoue Ă  chaque fois toute entiĂšre, exactement comme dit le narrateur l’aprĂšs-midi, je lus, et le dimanche s’écoula ainsi, entre phrases et averses » 47. Cette Ă©criture est d’abord une lecture qui se reprend jusqu’à organiser sa vengeance La Vindicte du sourd fait la reprise de L’Île au TrĂ©sor ne serait-ce qu’avec le prĂ©nom stevensonien du pĂšre du narrateur, Robert-Louis, lequel passe Ă  la question, aux questions que le monologue du narrateur ne cesse d’entretenir, de tenir Ă  vif dans la lecture-Ă©criture, de partager avec son auditeur dans cette caisse de rĂ©sonance du romanesque, ce monologue constamment au rĂ©gime dialogique Mon pĂšre Ă©tait-il un forban ? Je voyais son bon visage, comment l’imaginer charbonneux, un couteau entre les dents ? » 71. Le romanesque est un dĂ©fi au rĂ©alisme, c’est-Ă -dire Ă  tout ce qui empĂȘche de voir le monde Ă  hauteur d’enfance Je me dis, je me disais beaucoup de choses. J’étais dĂ©sespĂ©rĂ©. Les adultes mentent. Je rĂ©sistais pour ne plus grandir » 76. Mais plus on lit, plus l’écriture grandit et le romanesque est cette relation paradoxale oĂč le mensonge ne s’oppose plus Ă  la vĂ©ritĂ© et oĂč la vĂ©ritĂ© s’augmente du mensonge. Le romanesque fait perdre connaissance pour mieux connaĂźtre le continu des lectures et des faits rĂ©els alors mĂȘme qu’on dĂ©lire 85 La vie est un livre , se rengorgea Emily » 86. Aussi tout l’orgueil du romanesque consiste Ă  accumuler les presque » dans une adresse endophasique gĂ©nĂ©ralisĂ©e tu as Ă©tĂ© presque enterrĂ©, tu habites une presqu’üle, tes amis sont presque ennemis, l’archipel des Kerguelen est presque la Bretagne. Tout est presque, personne n’apparaĂźt entiĂšrement faux, complĂštement vrai » 89. Le romanesque ou l’art du presque qui touche au plus juste parce qu’il fait sa part Ă  la relation de l’inconnu je redoutais de dĂ©terrer son visage au fond de l’histoire que j’exhumais » 94. Certes le narrateur cherche son pĂšre, mais c’est son approche qui lui fait peur avec tout ce qu’elle peut dĂ©faire de certitudes et tout ce qu’elle peut engager d’incertitude le romanesque est le dĂ©sir d’augmenter la vie, la relation. Aussi la lecture-Ă©criture est-elle toujours un mouvement vindicatif pour retrouver une ancienne Ă©coute ou pour en inventer une nouvelle, celle d’une surditĂ© qui entend ce qu’on n’entend pas Je me revois me faufilant comme un voleur, moi qui allais, Ă  douze ans, ĂȘtre volĂ© de la chose la plus chĂšre, une enfance naĂŻve » 66. La lecture n’est-elle pas cette perte toujours retrouvĂ©e de la naĂŻvetĂ©, d’une naĂŻvetĂ© dont il faut Ă©galement douter J’étais Ă  la fois distrait et attentif, submergĂ© quoique flottant » 69. Et toujours la lecture-Ă©criture engage une complication, jamais une simplification, jamais un schĂ©ma narratif L’aventure se compliquait Ă  l’image du sentier que je suivais » 71. Le romanesque est bien un retour, non sur soi mais sur la relation Je me retournai. Le chemin Ă©tait mon seul interlocuteur, sablonneux, Ă©lastique. Telles une laniĂšre, il entortillait les dunes » 97. De raccourcis » en passages Ă  haut risque » ibid., la relation par porositĂ© sĂ©mantique et prosodique peut s’approcher du temps oĂč les bĂȘtes parlaient – c’est alors la proximitĂ© du romanesque avec le ton biblique oĂč le cosmique et l’humain s’entretiennent Chad Delafosse disparaĂźt, il devient le fils de la branche qu’il touche, de l’abeille qui bourdonne. / Je sautais d’une pierre Ă  l’autre » 100. Le hĂ©ros devient-il une non-personne – au sens de Benveniste, un il en lieu et place d’un je-tu ? J’étais vraiment devenu un soupçon d’air, on m’eĂ»t effacĂ© avec la buĂ©e d’une vitre quand je parvins au port » 102. La dĂ©personnalisation serait le passage obligĂ©, et bien sĂ»r Ă  haut risque, d’une subjectivation, celle d’un passage de voix Alors s’engagea une conversation pas ordinaire. Les vagues de huit annĂ©es la recouvrent mais j’entends encore la voix Ă©corchĂ©e, un visage se penche dans mes nuits sans sommeil, des pieds nus courent la lande de mon chagrin » 108. Le romanesque, avec Chaillou, est la poursuite infinie d’une conversation, si l’on y entend toujours plus qu’une transmission d’informations et si l’on y entend un appel, une quĂȘte de relation Il suivait sur mon visage le cheminement de son propos. Que je restasse perplexe, ses doigts relayaient aussitĂŽt sa parole. Il eut marchĂ© sur les mains pour se faire comprendre » 111. Le romanesque de la lecture-Ă©criture peut certainement poser une relation dissymĂ©trique J’étais devenu le petit muet de ce grand sourd », 120, mais l’égalitĂ© relationnelle est pourtant Ă  son principe. D’un sourd Ă  un aveugle, tout le corps s’y risque jusqu’au secret le plus enfoui Il agita les doigts en dĂ©signant sa bouche. Il n’avait encore rien divulguĂ©. Cette histoire qui accourait de vingt mille kilomĂštres avec la force d’une nuĂ©e meurtriĂšre m’assombrissait. J’aspirais Ă  soulever le voile et j’avais peur qu’il ne m’entortille de ses plis, m’étouffe » 112. Jusque dans ses monologues oĂč la voix rĂ©sonne toujours avec d’autres voix, le dialogisme du romanesque engage une sombre agonistique plus qu’une pacification Ă©clairante, Ă  la maniĂšre de la lutte de Jacob avec l’ange Il discourait toujours aux prises avec son rĂȘve. Les gestes qu’il esquissait pour agrandir sa parole donnaient l’impression d’une lutte. Il ne racontait pas vraiment, il combattait » 116. Un tel combat prend forcĂ©ment une dimension dĂ©mesurĂ©e Le miroir du vestibule me renvoya l’image d’un pauvre gamin aux prises avec une aventure pas Ă  sa taille, trop grande pour lui » 138. Le romanesque n’est pas de l’ordre du prĂȘt-Ă -porter et la dĂ©mesure devient sa condition, tout simplement parce que sa relation est celle d’une Ă©coute intĂ©rieure Je marchais comme un sourd, attentif seulement Ă  mes voix intĂ©rieures » 152. L’intĂ©rioritĂ© ne peut se borner Ă  une intĂ©rioritĂ© rabougrie close sur l’individu ; elle prend les dimensions du cosmos et pour le moins de la nature les arbres articulaient une histoire de feuillage, d’écorce » 158. Son extension est infinie, y compris temporellement En suis-je sorti ? Huit annĂ©es passĂšrent, j’habite Locmaria et ce satanĂ© mercredi, proche du dĂ©nouement, m’éclabousse encore de ses anxiĂ©tĂ©s » 159. Bien loin de tout schĂ©ma narratif ou de toute tĂ©lĂ©ologie narrative, le romanesque est la rĂ©pĂ©tition infinie de ce chantonnement L’aventure est morte et je brĂ»le toujours » 159. Sans fin, sa lecture-Ă©criture est toujours une approche, un dĂ©sir maintenu vif. Aussi la chute de La Vindicte du sourd est-elle la relation d’un abandon de l’enfance naĂŻve qui croit aux histoires tremblantes racontĂ©es par un vulgaire escroc » 175, non pour une quelconque vĂ©ritĂ© narrative qui oublierait les dĂ©dales de l’aventure » 181 mais pour ne plus se laisser prendre par le premier rĂ©seau de raccourcis » 182 venu. Et surtout pas par l’adage d’une comprĂ©hension future Tu saisiras quand tu seras grand ». Parce que grand », on l’est quand ? A trente ans, cinquante ? » 186. Le romanesque, avec Chaillou, rĂ©pond qu’on est seulement saisi Le relief de cet archipel tatoua Ă  jamais mon esprit. La vindicte du sourd serait-ce qu’on ne sache pas exactement Ă  quoi attribuer son retour ? Un jour, j’en suis sĂ»r, Gravesin m’attendra Ă  l’anse du Port-Blanc, son Ă©quipage reconstituĂ©, la voilure claquant neuve, l’histoire alors n’aura plus besoin de mots, je la comprendrai par gestes, et l’Elisabeth-Jane bondira, Ă©lastique dans la force du vent. 186 Ainsi la force du romanesque est-elle un appel qui continue la lecture-Ă©criture tatouage indĂ©lĂ©bile qui invente un langage Ă  la hauteur d’une vie rĂȘvĂ©e, d’un vaisseau toujours en partance. *** L’Ɠuvre de Chaillou contribuerait exemplairement Ă  dĂ©faire certaines catĂ©gories traditionnellement organisatrices de la littĂ©rature française, ne serait-ce que celles de populaire » et de savante » dont on connaĂźt la porositĂ© mais qui ne cessent d’ĂȘtre essentialisĂ©es Ă  des fins politico-idĂ©ologiques voir De Certeau, 1980 et Passeron, Grignon, 1989. En Ɠuvrant Ă  un phrasĂ© inimitable, son racontage » relĂšverait du rĂȘve et de ses fulgurances, mais paradoxalement Chaillou apparaĂźtrait Ă  contre-Ă©poque dans une Ă©criture pleine de voix et donc d’oralitĂ©s pour augmenter ce qu’il appelle l’écoute intĂ©rieure » qui ne serait peut-ĂȘtre rien d’autre que celle de l’autre voix de la littĂ©rature Ă©crite », ce romanesque des voix trop souvent inaudible dans les modes de lecture dominants voire dans nos enseignements littĂ©raires. Aussi, pourrait-on avancer qu’avec Chaillou cette autre voix » engage Ă©galement une autre histoire de la langue, de la littĂ©rature et donc un autre enseignement qui s’attacherait enfin Ă  Ă©couter, Ă  se raconter, Ă  devenir ce qui va ĂȘtre mais qui n’est pas encore ». Alors pourrait se mesurer la force des oralitĂ©s de l’écriture tant littĂ©rairement que didactiquement, c’est-Ă -dire anthropologiquement, pour que les voix trouvent aussi politiquement et Ă©thiquement leurs vies imaginaires. Une Ɠuvre comme celle de Michel Chaillou nous aiderait Ă  en augmenter l’écoute. Bibliographie ƒuvres de Michel Chaillou le lieu d’édition est toujours Paris Jonathamour, Gallimard, 1968. CollĂšge Vaserman, Gallimard, 1970. Le Sentiment gĂ©ographique, Gallimard, 1976. La Petite Vertu huit annĂ©es de prose courante sous la RĂ©gence, Balland, 1980. Domestique chez Montaigne, Gallimard, 1982 repris dans la collection L’imaginaire » en 2010. La Vindicte du sourd, Gallimard, coll. “Folio Junior” 1984. Le RĂȘve de Saxe, roman, Ramsay 1986. La Croyance des voleurs, Seuil, 1989. Petit Guide de la littĂ©rature française au XVIIe siĂšcle 1600-1660, Hatier 1990. La Rue du capitaine Olchanski roman russe, Gallimard, 1991. MĂ©moires de Melle, Le Seuil, 1993. La Vie privĂ©e du dĂ©sert roman, Le Seuil, 1995. Le ciel touche Ă  peine terre roman, Le Seuil, 1997. Les Habits du fantĂŽme, Le Seuil, 1999. La France fugitive, Fayard 1998. Indigne indigo roman, Le Seuil, 2000. Le Matamore Ă©bouriffĂ© roman, Fayard, 2002. 1945 rĂ©cit, Le Seuil, 2004. La Preuve par le chien roman, Fayard, 2005. VirginitĂ© roman, Fayard, 2007 a. L’Écoute intĂ©rieure, neuf entretiens sur la littĂ©rature avec Jean VĂ©drines, Fayard 2007 b. Le Dernier des Romains roman, Fayard, 2009. Le Crime du beau temps, Gallimard, 2010. La Fuite en Égypte, Fayard, 2011. Éloge du dĂ©modĂ©, La DiffĂ©rence, 2012. L’HypothĂšse de l’ombre, Gallimard, 2013. ƒuvres critiques Barthes R., L’Obvie et l’obtus. Essais critiques III, Paris, Seuil, Points / essais », 1992. Beckett S., Cap au pire 1983, trad. Paris, Minuit, 1991. Benjamin W., Le Narrateur », Ecrits français, Paris, Gallimard, 2000. Bailly C., Le Langage et la vie 1913, GenĂšve, Droz, 1990. Benveniste E., ProblĂšmes de linguistique gĂ©nĂ©rale, tome 2, Paris, Gallimard, 1974. Bon F., Michel Chaillou, digression majeure » recension de Le dernier des Romains, Fayard, 2009, L’actualitĂ© Poitou-Charentes, n° 84, 1er mai 2009, p. 15-15. Certeau M. de, L’Invention du quotidien, Arts de faire, Paris, Gallimard, 1980. Le Français aujourd’hui n° 150 OralitĂ© de l’écriture », septembre 2005, en ligne Didi-Huberman G., Essayer voir, Paris, Minuit, 2014. Passeron et Grignon Cl., Le Savant et le Populaire. MisĂ©rabilisme et populisme en sociologie et en littĂ©rature, Paris, Seuil,‎ 1989. Kierkegaard S., La Reprise, dans Ou bien
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” Calaferte en poĂšte du racontage » 10 h. 30 CHRISTIAN PETR U. Avignon Quand les bergĂšres deviendront reines sur Le Roi Victor » 11 h. ANDRÉ NOT U. d’Aix-Marseille Les notions de terreur et de sacrĂ© » discussion 12 h30 — Vernissage de l’exposition Louis Calaferte, 1928-1994 – Regain objets, collages et autres dessins » Exposition conçue par TATIANA LEVY et DJAMEL MESKACHE Conseil rĂ©gional de Bourgogne 17 bd. de La TrĂ©mouille – Dijon Colloque IVe session Autour de Louis Calaferte » ModĂ©ratrice BRIGITTE DENKER-BERCOFF 14h30 BRUNO CURATOLO U. de Franche-ComtĂ© Faune et flore dans Les Sables du temps » 15h FABRICE HUMBERT Calaferte renaĂźtre » 15h30 JACQUES POIRIER U. de Bourgogne Les Carnets de Louis Calaferte portrait de l’auteur en “anarchiste chrĂ©tien” » 16h discussion 16h45 Conclusion du colloque par DJAMEL MESKACHE] Samedi 18 octobre 2014 Excursion Ă  Blaisy-Bas Sur les pas de Louis Calaferte » 10 heures — Visite de SCarabee, Centre de ressource et de recherche 12 heures — Repas Ă  l’OrĂ©e des charmes » Biographie de Louis Calaferte C’est avec moi-mĂȘme que j’ai envie de m’entretenir », Le jardin fermĂ© Carnets XVI – 1994 Louis Calaferte Louis Calaferte, Ă©crivain français, est nĂ© le 14 juillet 1928 Ă  Turin, oĂč son pĂšre, Ugo, immigrĂ© italien, contremaĂźtre maçon Ă  Lyon, a souhaitĂ© qu’il voit le jour. Sa mĂšre, Marguerite, française, fait des travaux de couture Ă  domicile puis, faisant face Ă  l’adversitĂ©, crĂ©e une petite entreprise de confection, tabliers et vĂȘtements d’enfants, qu’elle ira vendre sur les marchĂ©s forains, afin de subvenir aux besoins de la fa- mille et d’assurer les soins, fort coĂ»teux, nĂ©cessaires Ă  son mari, atteint de tuberculose. Louis Calaferte a 12 ans au dĂ©cĂšs de son pĂšre. La France est occupĂ©e – Ă©poque troublĂ©e, dont il livrera le rĂ©cit quelques mois avant sa mort C’est la guerre, Gallimard, 1993. À peine un an plus tard, son cer- tificat d’études obtenu, il est garçon de courses dans une entreprise textile, puis manoeuvre dans une usine de piles Ă©lectriques. Les conditions de travail y sont trĂšs dures, cependant il dĂ©couvre l’art drama- tique et la lecture, par l’intermĂ©diaire de retransmissions radiophoniques hebdomadaires et de fascicules de “La Petite Illustration” prĂȘtĂ©s par un contremaĂźtre, fĂ©ru de théùtre. Sa dĂ©cision est prise Il sera Ă©crivain. Il n’a plus dĂ©sormais qu’un dĂ©sir Écrire pour le théùtre – et jouer la comĂ©die. Il quitte l’usine, entre transitoirement comme apprenti dessinateur dans un cabinet de soieries et en janvier 1947, abandonne Lyon pour tenter sa chance Ă  Paris. Il ne connaĂźt personne, n’a aucune ressource et survit malgrĂ© de grandes difficultĂ©s matĂ©rielles DĂ©buts Ă  Paris, in Km 500, Tarabuste, 2005, faisant le sordide apprentissage de la misĂšre dans une effrayante solitude morale. Il commence nĂ©anmoins d’écrire piĂšces et nouvelles. Le comĂ©dien Guy Rapp, auquel il se prĂ©sente pour une audition, prend connaissance d’une de ses nouvelles, “Le DĂ©serteur”, dĂ©cĂšle ses dons de dialoguiste, et lui propose d’écrire une piĂšce en trois actes qu’il mettra en scĂšne si elle est rĂ©ussie. La piĂšce Ă©crite en quelques semaines sera prĂ©sentĂ©e Ă  Chartres et Ă  Angers 1949 oĂč elle est bien accueillie par la presse. À Paris, ce texte mĂ©lodramatique dĂ©truit plus tard par l’auteur, auquel est adjointe une piĂšce en un acte, Babel, n’a aucun succĂšs. Le rĂ©alisme des mots et le thĂšme de Babel, qui traite Ă  rebours de la violence du rĂ©gime nazi, sont Ă  l’époque absolument irre- cevables, mais la qualitĂ© des dialogues est nĂ©anmoins saluĂ©e par la critique. En 1951, Louis Calaferte achĂšve son premier livre dont il soumet le manuscrit Ă  Joseph Kessel, qui s’enthousiasme, le fait dactylographier, l’aide Ă  en retravailler la construction et le prĂ©sente lui-mĂȘme Ă  RenĂ© Julliard Requiem des innocents, Julliard, 1952. Parution bientĂŽt suivie d’un second ouvrage Partage des vivants, Julliard, 1953 qui obtient la Bourse del Duca, vĂ©ritable consĂ©cration pour ce trĂšs jeune Ă©cri- vain. Le livre, retenu pour le Prix FĂ©mina, dĂ©clenchera une vĂ©ritable bataille entre membres du jury. AprĂšs treize tours de scrutin, le prix ne lui est pas attribuĂ©. Les journalistes, déçus, lui dĂ©cernent, Ă  cette seule occasion, le “Prix Homina”. Cette gloire naissante, assortie de la vie mondaine et parisienne des milieux littĂ©raires, n’est pas celle que Louis Calaferte ambitionne. En 1956, il s’installe Ă  Mornant, village des Monts du Lyonnais, avec Guillemette, rencontrĂ©e six ans plus tĂŽt Ă  Paris. Dans cette retraite – il y demeurera jusqu’en 1969 – tout en menant parallĂšlement, pour assurer son existence, une activitĂ© de producteuranimateur radiopho- nique station de Lyon, il consacre quatre annĂ©es Ă  l’écriture de Septentrion, une fresque largement autobiographique, qui retrace son expĂ©rience passĂ©e tout en esquissant les perspectives de ses options intellectuelles et spirituelles. La brutale disparition de RenĂ© Julliard, prĂȘt Ă  dĂ©fendre le livre, et la perspective certaine de son interdiction Ă  la vente pour pornographie, entraĂźnent sa publication sur seule souscription Septentrion, Cercle du Livre prĂ©cieux, Tchou, 1963. L’ouvrage ne reparaĂźtra que 21 ans plus tard, Ă  l’instigation de GĂ©rard Bourgadier, alors directeur des Ă©ditions DenoĂ«l. Cinq annĂ©es de silence, sans pour autant cesser d’écrire No man’s land, Lettres Nouvelles, Julliard, 1963. Louis Calaferte peint et crĂ©e des “objets poĂ©tiques”. En 1968, il signe un contrat avec les Ă©ditions DenoĂ«l et publie consĂ©cutivement deux nouveaux volumes Satori et Rosa mystica. DĂšs lors, son travail sera partagĂ©, dans un juste Ă©quilibre, entre Ă©criture et expression plastique. Si, par ailleurs, Louis Calaferte s’est essayĂ© trĂšs jeune au théùtre – sa premiĂšre piĂšce est jouĂ©e quand il n’a que vingt ans – il amorce dans le mĂȘme temps, son oeuvre théùtrale Clotilde du Nord, Théùtre de la ComĂ©die, Paris, 1955 ; MĂ©gaphonie, Les Mandibules, Mo, Stock, coll. Théùtre Ouvert, dirigĂ©e par Lucien Attoun, 1976. Le public le dĂ©couvre en 1972, avec Chez les Titch, mise en scĂšne par Jean-Pierre Miquel et interprĂ©tĂ©e par les comĂ©diens français au Petit-OdĂ©on. Puis, en 1976, avec Les Miettes qui obtient le Prix Ibsen. Sylvie Favre, comĂ©dienne, et Victor Viala, Ă  la mise en scĂšne, travaillent ensemble sur les piĂšces intimistes et baroques Un Riche, Trois Pauvres ; L’Aquarium ; 
. La somme poĂ©tique inspirĂ©e que reprĂ©sente OpĂ©ra Bleu Théùtre du Lucernaire, Paris, 1993 sera l’ultime crĂ©ation faite du vivant de l’auteur. Dans le courant de l’annĂ©e 1979, Louis Calaferte acquiert une petite maison en Bourgogne, dans le village de Blaisy-Bas. Il y passera les derniĂšres annĂ©es de sa vie et rĂ©digera en ce lieu privilĂ©giĂ© la derniĂšre partie de son Ɠuvre littĂ©raire Ébauche d’un autoportrait ; Memento mori ; L’incarnation ; La MĂ©canique des Femmes ; Le sang violet de l’amĂ©thyste ; MaĂźtre Faust, 
. Courts rĂ©cits, poĂ©sie publication en grande partie posthume, Tarabuste, seize tomes de Carnets 1956-1994, DenoĂ«l et Gallimard, Théùtre complet en six volumes publication Ă©galement posthume, Hesse, essais, entretiens, Louis Calaferte est l’auteur de plus d’une centaine d’ouvrages, d’une vingtaine de piĂšces rĂ©guliĂšrement jouĂ©es en France et Ă  l’étranger Le Serment d’Hippocrate, 2014, Avignon, Théùtre rĂ©gional des Pays de la Loire qui, accompagnĂ©s d’une importante – et poĂ©tique – oeuvre graphique, constituent un ensemble cohĂ©rent, une Ă©tonnante autobiographie intĂ©rieure aux facettes multiples. CouronnĂ© deux fois par l’AcadĂ©mie Française Prix Delmas pour Ébauche d’un autoportrait, 1982 et Prix de la Nouvelle pour Promenade dans un parc, 1987. Prix Michel Dard en 1983, sous l’égide de la Fondation de France, il reçoit en 1984 le Grand Prix de la Ville de Paris pour l’ensemble de son Ɠuvre dramatique, et en 1992 le Prix National des Lettres. Louis Calaferte est mort Ă  Dijon, le 2 mai 1994 et repose dans le cimetiĂšre de Blaisy-Bas. Biographie Ă©tablie dans le cadre de SCARABEE, Centre de ressources Louis Calaferte, 28 rue d’Avau, 21540, Blaisy-Bas. Les quelques Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion qui suivent viennent poser les jalons d’une recherche en cours. Celle-ci est doublement motivĂ©e tant par une attention aux supports des activitĂ©s engagĂ©es par l’écriture que par les moyens de la recherche entendus comme des maniĂšres de faire, de penser, de rechercher. Les transformations didactiques dĂ©cisives s’opĂšrent au moyen de leviers qui articulent une opĂ©ration matĂ©rielle et une opĂ©ration de l’esprit en les concentrant dans un outil – les Ă©tudes sur la littĂ©ratie corroborent cette hypothĂšse BarrĂ©-de Miniac et alii, 2004. De la classe primaire au sĂ©minaire de master voire Ă  l’écriture de la thĂšse, il me semble qu’un continuum problĂ©matique est possible avec cet outil gĂ©nĂ©rique qu’est le carnet. Toutefois, il me semble qu’il est nĂ©cessaire pour valider cette hypothĂšse d’en considĂ©rer la pluralitĂ© tant Ă©nonciatives que gestuelles et de concevoir le carnet plus comme une opĂ©ration que comme un outil une opĂ©ration qui met le montage d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s, au sens de tensions problĂ©matiques, au cƓur des processus de connaissance et de recherche. L’enjeu, en fin de compte, d’une telle hypothĂšse et des rĂ©flexions affĂ©rentes, serait celui d’une Ă©coute plus vive portĂ©e Ă  ce qu’on peut appeler la et les voix de la recherche l’attention portĂ©e aux montages et bricolages carnetiers chercherait en effet Ă  considĂ©rer les modes de subjectivation ou voix comme vecteurs dĂ©cisifs des apprentissages autant que des recherches. Continuer la lecture de Faire carnet » pour plus de voix dans et par la recherche → Lectures de Georges Didi-Huberman et GhĂ©rasim Luca Le livre de Georges Didi-Huberman GDH dorĂ©navant, Survivances des lucioles Minuit, 2009, vient comme marquer un moment important du parcours de son auteur. A la fois, il se situe en totale continuitĂ© avec ses travaux antĂ©rieurs et en mĂȘme temps il pose un nouveau problĂšme sous la forme d’une remise en question ou du moins d’une forte inflexion dans la pensĂ©e de GDH. Je tente dans ce qui suit sa lecture en l’associant avec l’Ɠuvre de GhĂ©rasim Luca GL dorĂ©navant qui, depuis longtemps, me tient Ă  cƓur et dont un ouvrage rĂ©sonne au plus haut point avec celui de GDH La voici la voie silanxieuse Corti, 1997. Continuer la lecture de Des lucioles et des bougies Ă©couter les poĂšmes avec des images → Navigation des articles Une poĂ©tique anthropologique avec la littĂ©rature contemporaine de langue française

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